Étiquette : prosopopée

  • Faire parler l’impossible ? La prosopopée en diachronie

    (Approche linguistique et stylistique)


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    Argumentaire

    Figure rhétorique héritée de l’Antiquité, la prosopopée est traditionnellement définie comme le procédé consistant à faire parler des êtres absents, morts ou dépourvus de parole. De Dumarsais à Fontanier, elle désigne ainsi l’attribution d’un discours à des instances normalement privées de voix, qu’il s’agisse d’abstractions, de collectifs, de morts ou d’éléments naturels1. Les approches stylistiques contemporaines invitent toutefois à déplacer cette définition en insistant sur sa dimension énonciative : la prosopopée peut être envisagée comme une figure d’énonciation impliquant la construction d’une scène et d’une instance de parole2.

    Dans cette perspective, la prosopopée n’apparaît plus seulement comme une figure parmi d’autres, mais comme un dispositif linguistique de mise en voix, engageant les conditions mêmes de possibilité d’une parole réputée impossible. Comme l’a montré Paul de Man, elle peut être comprise comme la fiction d’une voix attribuée à une instance « absente, morte ou sans voix 3», dont le discours suppose la possibilité de sa réponse. Elle met ainsi en jeu un ensemble de procédures par lesquelles le discours construit, médiatise ou problématise l’émergence d’une voix.

    Ce numéro se propose d’interroger la prosopopée dans une perspective diachronique, en portant une attention particulière à ses marqueurs linguistiques et discursifs. Il s’agira notamment d’examiner les dispositifs par lesquels la langue signale – ou au contraire neutralise – l’impossibilité de la voix mise en scène : cadres énonciatifs, modalités (hypothèse, fiction, perception), verbes introducteurs, jeux de déictiques et de pronoms, instabilités énonciatives, effets de rupture dans le tissu discursif.

    Une hypothèse centrale guidera l’ensemble : la prosopopée ne se définit pas seulement par l’attribution d’une parole à un locuteur non humain ou absent, mais par l’ensemble des marques linguistiques qui construisent cette parole comme problématique, médiée ou fictive. À ce titre, elle gagne à être distinguée d’autres formes de mise en voix du non-humain, en particulier l’anthropomorphisme narratif, où la parole est intégrée comme allant de soi dans l’univers représenté.

    Si les recherches récentes explorent largement les dispositifs contemporains de délégation de parole et leurs enjeux éthiques, esthétiques ou politiques4, le présent projet se distingue en prenant pour objet non ces médiations, mais les conditions linguistiques et énonciatives de construction d’une voix attribuée à des instances réputées sans parole.

    Dans une perspective diachronique, le volume pourra ainsi interroger l’évolution de ces marquages, depuis les formes rhétoriques fortement signalées de la prosopopée (discours explicitement prêté à des entités abstraites ou allégoriques) jusqu’aux formes plus diffuses ou naturalisées de mise en voix du non-humain. Les écritures contemporaines, notamment dans le contexte des préoccupations écologiques, offrent à cet égard un terrain particulièrement fécond, où se multiplient les dispositifs de prise de parole du vivant (animaux, paysages, éléments), parfois sans les marqueurs traditionnels de la prosopopée.

    Une attention particulière pourra également être portée aux effets de sens produits par les stratégies discursives de la prosopopée, et à leur éventuelle évolution. On pourra ainsi se demander dans quelle mesure les transformations de ses marqueurs s’accompagnent de déplacements dans ses fonctions – de l’amplification rhétorique et de la figuration allégorique à des formes de subjectivation du monde ou de mise en voix du vivant. Une telle approche permettra d’articuler étroitement l’analyse des formes et de leurs valeurs, en replaçant la prosopopée dans des régimes d’énonciation historiquement situés.

    Enfin, dans le contexte des approches contemporaines du vivant, marquées par un mouvement de désanthropocentrage, la pertinence même de la prosopopée comme figure peut être réinterrogée. Si le non-humain tend à être conçu comme doté de formes d’agentivité, voire de voix, la prosopopée – qui suppose classiquement l’attribution d’une parole à une instance réputée muette – se trouve déplacée dans ses fondements. On pourra dès lors se demander si les formes contemporaines de mise en voix du vivant relèvent encore de la prosopopée au sens strict, ou si elles en redéfinissent les contours, au profit de dispositifs moins marqués, où la frontière entre voix humaine et non humaine tend à s’estomper.

    Axes possibles

    Les propositions pourront notamment s’inscrire dans les axes suivants (liste non exhaustive) :

    • Définitions et délimitations de la prosopopée dans l’histoire des théories du discours 
    • Prosopopée et discours représenté : relations, recouvrements, spécificités 
    • Marqueurs linguistiques de la prosopopée (modalisation, cadres énonciatifs, verbes de parole, déictiques, pronoms, etc.) 
    • Prosopopée et hétérogénéité énonciative 
    • Frontières avec l’anthropomorphisme, la personnification et d’autres formes de mise en voix 
    • Effets de sens et fonctions discursives de la prosopopée 
    • Évolution diachronique de la figure (Antiquité, Moyen Âge, période classique, modernité, contemporain) et de ses effets de sens
    • Prosopopée et voix des absents (mémoire, histoire, témoignage) 
    • Reconfigurations contemporaines : voix du vivant, écopoétique, désanthropocentrage

    Modalités de soumission

    La date limite de réception des propositions d’articles est fixée au 30 novembre 2026. 

    Elles doivent être adressées aux co-organisateur.ices du colloque : cecilenarjoux.univpariscite@gmail.com  et dalbera_j@univ-corse.fr 

    Les propositions devront comporter :

    • Un titre
    • Un résumé de 300 à 500 mots précisant le corpus d’étude envisagé, l’approche formelle et l’axe choisis
    • Une notice biobibliographique précisant notamment l’affiliation institutionnelle et la fonction actuelles.
    • Le fichier (adressé en format word et PDF) sera nommé de la manière suivante : NOM-Prénom-titre-date

    Les auteur·ices se verront notifié·e·s le 10 janvier 2027. 


    1. C. C. Dumarsais, Traité des tropes, 1730 ; P. Fontanier, Les Figures du discours, 1821-1830. ↩︎
    2. G. Molinié, Dictionnaire de rhétorique, Paris, Le Livre de poche, 1992 ; Éléments de stylistique française, Paris, PUF, 1986. M. Bonhomme, Pragmatique des figures du discours (2005). ↩︎
    3. Notre traduction. P. de Man, « Autobiography as De-facement », MLN, vol. 94, no 5, 1979, p. 926. ↩︎
    4. Voir https://www.fabula.org/actualites/132014/prosopopees-quand-le-monde-parle.html et Manières de parler pour. Enjeux, limites et réinventions des dispositifs de porte-parolat (dir. C. Lacoste et S. Milcent-Lawson), pratiques, à paraître en 2027. ↩︎