Stéphane Gallon | Association Internationale de Stylistique

Stéphane Gallon

LES VALEURS D’UN AVALEUR DE VALEURS

ou

Etude lexico-sociologique de la lexie valeur dans les dictionnaires

ou

« La structure des évolutions idéologiques »

Signe de la richesse conceptuelle de ce mot et de son histoire mouvementée, les significations de la lexie « valeur » sont pléthores. Le Petit Robert[1] ne contient pas moins de quatre rubriques générales qui se subdivisent à leur tour en plusieurs définitions contenant chacune jusqu’à quatre acceptions. Y voisinent des significations aussi différentes que « ce en quoi une personne est digne d’estime », « bravoure », « caractère mesurable (d’un objet) en tant que susceptible d’être échangé, désiré », « Titre représentatif d’un droit financier d’une créance », voire « Mesure (d’une grandeur variable) », « Durée relative (d’une note, d’un silence) », « Qualité (d’un ton plus ou moins foncé ou plus ou moins saturé) » ou même « sens (d’un mot) ». Plus gênant, cette dernière définition n’appartient pas à la même rubrique que l’exemple « La valeur expressive d’un mot », un ensemble porte sur la valeur des biens mais le syntagme « objet de valeur » se trouve dans un autre, « Mot mis en valeur dans la phrase » est placé à la fin d’une partie évoquant la dimension pécuniaire, etc. Ce sont, en fait, les rubriques générales qui posent problème : « I. Qualité d’une personne », « II. Caractère d’un bien marchand », « III. Qualité, intérêt d’une chose », « IV Importance d’un élément dans un système ». Les trois premiers titres ne devraient-ils pas tous être des sous-parties du dernier ? Les second et troisième ne sont-ils pas forcément appelés à se recouper ? L’édition de 2009 du Petit Larousse[2] juxtapose, quant à elle, douze définitions différentes, toutes mises au même niveau. Même en fermant les yeux sur les risques d’éparpillement et de dispersion engendrés par une telle profusion, il paraît bien difficile de comprendre ce qui motive l’ordre choisi. Le lecteur est aussi en droit de se demander pourquoi une des acceptions occupe dix-sept lignes alors que toutes les autres de deux à six lignes, voire même, dans un cas, une demi-ligne.

Pour débroussailler ce maquis, comprendre ces rapprochements étonnants et tenter de donner un peu de cohérence à ce qui dans ces dictionnaires ne semble bien souvent que juxtapositions discutables et aléatoires, nous nous intéresserons à une autre définition du Robert : « Ce qui est vrai, beau, bien, selon un jugement personnel plus ou moins en accord avec celui de la société de l’époque : ce jugement. Les valeurs morales, sociales, esthétiques.» Nous chercherons à montrer que bien qu’apparue tardivement cette acception sous-tend en fait toutes les précédentes et révèle une cohérence diachronique qui en dit long sur l’histoire de notre société.

Mais commençons par préciser ce que, durant tout cet article, nous entendrons par « valeur ». La dernière définition mentionnée ci-dessus est en fait une reformulation de ce que Perelman et Olbrechts-Tyteca[3] classent dans les prémisses de l’argumentation et plus précisément dans les types d’objet d’accord existant entre l’argumentateur et son auditoire. Ces deux auteurs distinguent en effet « les faits et vérités » qui « expriment le réel » des « valeurs qui concernent une attitude envers le réel ». Ils considèrent « les valeurs comme objets d’accord ne prétendant pas à l’adhésion de l’auditoire universel ». Ils les divisent en deux grandes familles : « des valeurs abstraites telles que la justice ou la véracité, et des valeurs concrètes telles que la France ou l’Eglise ». Robrieux dans ses Eléments de Rhétorique et d’Argumentation, même s’il diverge un peu de ses prédécesseurs, aide à affiner ce concept :

« Les « valeurs » sont des repères moraux admis par une société donnée, jouant à peu près le rôle des axiomes et des théorèmes en mathématiques. Ce sont en quelque sorte des « lieux éthiques ». On peut les classer en deux catégories : les valeurs abstraites et les valeurs concrètes. Les valeurs abstraites peuvent être universelles, c’est-à-dire admises par tout homme quels que soient l’époque et le lieu considérés : le bien, le beau, le bon, le pur, l’absolu, le parfait, le vrai en font partie. Elles peuvent aussi être particulières et toucher principalement certains groupes humains ou certaines époques. Tels sont les cas du rang ou de la naissance sous l’Ancien Régime, ainsi que du courage, de la chasteté, de la vertu, de l’honneur, etc. […] Les valeurs concrètes sont des réalités tangibles : L’Etat, le bien public, la loi… Certaines, les plus nombreuses, sont conservatrices (l’Eglise), d’autres dynamiques, généralement celles de la quête (la Terre sainte) ou de la revendication sociale (le peuple).[4] »

Dans le travail qui suit, nous appellerons donc valeur « tout repère ou idéal (revendiqué, au moins durant un temps, comme éthique et sacré) qui en motivant et justifiant les jugements, discours et actes d’un groupe social ou d’un individu contribue à le fonder et à l’affermir. »

A la lumière de cette définition, en confrontant dictionnaires et encyclopédies de toutes époques, nous allons maintenant reprendre dans leur ordre d’apparition les acceptions de la lexie « valeur » et tenter de dessiner ce que Kuhn dans La Structure des révolutions scientifiques appelle des paradigmes, c’est-à-dire des cadres de pensée, des ensembles « de croyances, de valeurs reconnues et de techniques qui sont communes aux membres d’un groupe donné[5] ». Conformément à la postface de cet ouvrage (« ses thèses sont sans aucun doute applicables à de nombreux domaines », 2008 : 282), nous nous demanderons s’il ne serait pas possible de transposer à l’étude des valeurs les réflexions de cet épistémologue ou si au contraire la spécificité de notre objet n’entraînerait pas certaines particularités susceptibles d’esquisser les prémisses d’une histoire non pas des sciences mais des idéologies qui ont marqué notre société.

I) LE PARADIGME FEODALO-ARISTOCRATIQUE

« Démarrage[6] » du paradigme

Si nous en croyons Le Dictionnaire historique de la langue française Rey, 1992), le substantif « valeur » est issu du verbe latin valere qui voulait dire « être fort », « être bien portant », « être puissant », « être en vigueur », « être influent ». Ce même dictionnaire précise qu’employé avec l’infinitif ce verbe signifiait encore « avoir la force ou le pouvoir de ». En toute cohérence, la première acception de ce verbe citée par Greimas dans son Dictionnaire de l’ancien français (2004) est « Avoir de la valeur, de la force ». Sans surprise, il illustre sa définition par une citation de Bodel qui, rappelons-le, est l’auteur d’une chanson de gestes relatant les exploits guerriers de Charlemagne, La Chanson des Saisnes : « Je commenc, car mius de ti vail ». La lexie valor semble apparaître, quant à elle, pour la première fois dans La Chanson de Roland. Nous pouvons par exemple lire dans la laisse XL « Sa grant valor, ki pourreit acunter ? » ou dans la laisse CXLI « Itel valor deit aveir chevaler[7] ». A chaque fois, nous retrouvons un contexte guerrier.

Comme tendent à le montrer tous ces exemples, la première « valeur » reconnue par un groupe social semble donc être la force physique dans le combat. Ce constat est en parfaite adéquation avec l’avènement de la société féodale qui sépare justement les hommes en laboratores, oratores et… bellatores ou, comme l’explique Eadmer de Canterbury, en moutons, bœufs et chiens :

« La raison des moutons, c’est de fournir du lait et de la laine ; celle des bœufs de travailler la terre ; celle des chiens de défendre des loups les moutons et les bœufs. Si chaque espèce de ces animaux remplit son office, Dieu les protège […] Il a établi les uns à les clercs et les moines à pour qu’ils prient pour les autres et que, pleins de douceur, comme les moutons, ils les abreuvent du lait de la prédication […]. Il a établi les paysans pour qu’ils fassent vivre à comme les bœufs par leur travail à et eux-mêmes et les autres. D’autres enfin à les guerriers à il les a établis pour qu’ils manifestent dans la mesure du nécessaire la force et qu’ils défendent ceux qui prient et ceux qui cultivent la terre des ennemis comme des loups.[8] »

Duby justifie le recours à la force comme valeur première à la fois par des raisons géographiques et des raisons cognitivo-culturelles. Il estime en effet que cette division des rôles est une

« parfaite adaptation des relations politiques et sociales à la réalité concrète d’une civilisation primitive et toute rurale où l’espace était immense et coupé d’innombrables obstacles, où les hommes étaient rares, séparés par des distances mal franchissables et d’une culture intellectuelle si fruste que leur conscience se montrait impuissante à percevoir les notions abstraites d’autorité : un chef ne pouvait obtenir obéissance s’il ne se montrait pas en personne et s’il ne manifestait pas physiquement sa présence.[9] »

« Décollage » du paradigme

Cependant très vite, de nouvelles acceptions de « valoir » et de ses dérivés apparaissent dans les textes. Greimas (2004), par exemple, propose comme deuxième définition de ce verbe : « 2. Servir à, être utile à : Que vaurroit mentirs ? (J. Bod) » (2004). Le Dictionnaire historique de la langue française estime même que, dès La Chanson de Roland, certaines occurrences de « valor » signifiaient « ce qu’une personne est estimée pour son mérite, ses qualités ». Symptomatiquement, dans le Dictionnaire du moyen français de Greimas, l’ordre des définitions change : « 1. Qualité (morale, guerrière, etc.) […] 2. Force, par opp. à faiblesse (Mont.)[10]». Ce qui était premier est devenu second et ce, même dans la première définition. Il est aussi intéressant d’observer que ce dictionnaire souligne que le mot a tendance à changer de nombre : « souvent au pluriel : mais leur disoit-elle, voz valleurs ne tiennent tant obligee a vous aimer (Beaugué). » Comment expliquer ces infléchissements ? Pouvons-nous les relier au paradigme féodalo-aristocratique ?

La « valeur » du mot « valeur » retrace en fait fort bien l’évolution de la féodalité. Dès le début du XIe siècle, la brutalité des bellatores et aussi la volonté de l’Eglise de discuter leur pouvoir conduisent à une dévalorisation progressive de la force pure. « Non militia, sed malitia » dit même un proverbe de l’époque. Des conciles (Charroux, Clermont, etc.) ont alors lieu dans le but de canaliser la brutalité des chevaliers et nous pouvons sans doute voir dans l’appel à la croisade d’Urbain II le passage symbolique de la valeur « force physique » à la valeur « qualité morale » :

« Qu’ils aillent donc au combat contre les infidèles ceux-là qui jusqu’ici s’adonnaient à des guerres privées et abusives au grand dam des fidèles […] Qu’ils soient désormais les chevaliers du Christ ceux-là qui n’étaient que des brigands ! Qu’ils luttent maintenant, à bon droit, contre les barbares, ceux-là qui se battaient contre leurs frères et leurs parents ! Ce sont les récompenses éternelles qu’ils vont gagner, ceux qui se faisaient mercenaires pour quelques misérables sous » (Marseille, V, 1997 : 110).

Alors qu’à l’origine, les « valeurs » premières du Seigneur sont toutes guerrières, moralisation et influence de l’Eglise obligent, la palette s’élargit à la plupart des valeurs chrétiennes. L’accord de paix de Verdun-sur-le-Doubs en est un bon témoignage. Etre valeureux, ce n’est plus seulement être fort au combat, c’est aussi

« protéger la veuve, le pauvre et l’orphelin, punir les méchants et poursuivre les malfaiteurs […] jurer de ne pas brûler les maisons, de ne pas saisir le bétail, le paysan ou la paysanne pour en tirer rançon, de ne pas couper les vignes, de ne pas vider les moulins, de ne pas s’emparer dans les pâturages, entre le carême et la Toussaint, des mulets, des chevaux, des juments et des poulains » (Marseille, V, 1997 : 86-87).

C’est enfin, sous peine d’excommunication, ne pas « prendre par la force quoi que ce fût à quiconque » du mercredi soir à l’aube du lundi suivant.

Etant donné que les nouvelles valeurs « mêlent dangereusement les catégories sociales et semblent donner raison aux hérétiques qui nient toute hiérarchie[11] », la noblesse ne tarde cependant pas à réaffirmer sa spécificité. Alors que vers 1080 la structure vassalique est encore un agrégat bien épars, bien fluctuant et bien fragile de dominations parfois fort ténues, dès la première moitié du XIIe siècle les princes généralisent le nouveau modèle social de telle sorte que bientôt s’édifie un véritable « réseau vassaliques qui englobe tous les sires, à un degré ou à un autre, dans la pyramide féodale » (Collard, 1999 : 109). Apparaissent parallèlement des marqueurs de plus en plus nets d’identité : les écrits généalogiques, les sceaux, les noms patronymiques, les armoiries, les cimiers, etc. Pastoureau commente : « A [la] fonction d’identification s’ajoute […] une fonction de proclamation : « Voilà qui je suis ! »[12] » L’affermissement est tel qu’à partir des années 1180-1200, dans une famille, seul l’aîné est bientôt autorisé à porter les armoiries familiales « pleines ».

A noter que, comme le signale l’utilisation non pas du latin mais de la langue vernaculaire pour décrire les armoiries, ce processus s’opère en dehors de l’Eglise. Autre transformation allant dans le même sens, les vêtements masculins des nobles deviennent plus colorés, plus longs, plus ornementés et ce, encore une fois, au grand dam de l’Eglise qui décidément perd du terrain Pastoureau, 2004, 220). A cause de la conjoncture favorable, « les fins dernières paraissent moins imminentes », le pouvoir est donc pensé « en des termes plus détachés de la perspective du salut » (Collard, 1999 : 102). Dans sa hiérarchisation de la société, Benoite de Sainte-Maure ne met effectivement plus à la première place les clercs mais les chevaliers. Autre signe des temps, Thomas Beckett, pourtant archevêque de Canterbury, est assassiné sur ordre du pouvoir. En toute logique, les valeurs chrétiennes commencent à reculer au détriment de valeurs comme l’affabilité, la générosité, l’éloquence, la maîtrise de soi, la magnanimité (Collard, 1999 : 106).

« Vitesse de croisière »

Au début du XIIe siècle, les esquisses de théorisation et de rationalisation de la féodalité qu’étaient celles d’Adalbéron, de Gérard ou d’Abdon de Fleury sont reprises, approfondies et complexifiées. Hugues de Fleury remet au goût du jour les réflexions sur le politique, le De officiis de Cicéron est relu et surtout Suger s’appuyant sur le pseudo-Denis, commenté parallèlement à la même époque par Hugues de Saint Victor, transpose au terrestre la hiérarchisation céleste. Hugues de Fleury puis Jean de Salisbury lui emboîtent le pas en affirmant que les rapports sociaux sont à l’image de la nature, à l’image d’« un corps dont le prince est la tête, les guerriers les mains, les paysans les pieds et la cour le cœur » (Collard, 1999 : 100).

Plus le paradigme s’impose et se généralise, plus il s’institutionnalise. Les princes s’appuient sur une administration de plus en plus puissante et organisée. La cérémonie de l’adoubement se ritualise. Un droit proprement noble se met en place « notamment en ce qui concerne les règles de partage des biens, destinées à favoriser le fils aîné.[13] » Partout, la tendance est alors à la spécialisation : la curia regis se fragmente en secteurs, les baillages se subdivisent en châtellenies, prévôtés, vigueries ou vicomtés (Collard, 1999 : 145), la hiérarchisation s’affine. Pastoureau (2004 : 220), à la suite de Fossier, parle d’

« un « encellulement » de l’ensemble des classes et des catégories sociales. Chaque individu à noble ou roturier, clerc ou laïque, paysan ou citadin à est désormais placé dans un groupe et ce groupe, dans un groupe plus large. La société tend ainsi à devenir une mosaïque de cellules inscrites les unes dans les autres. »

Même l’héraldique est touchée par cette vague : elle acquiert un lexique et une syntaxe de plus en plus spécialisés, des hérauts d’armes codifient les règles, des armoriaux apparaissent dans toute l’Europe (Pastoureau, 2004 : 233-34).

En un mot, le paradigme et ses valeurs dominantes se fixent. L’aristocratie devient une telle évidence qu’il ne vient plus à l’idée de personne de la contester. Certes, on pourrait bien sûr alléguer que la monarchie la remet au contraire de plus en plus en cause mais ce serait oublier que, tout au long du Moyen Age, les nobles restent les maîtres du jeu. Dès le début du XIIe siècle, ils barguignent leur hommage au roi qui est bien incapable de les mettre au pas. Par la suite, ils imposent leur présence aux Conseils royaux, créent des ligues baronniales, obligent constamment les monarques à reculer. Les incidents de 1314-1315[14] et les incertitudes dynastiques de 1316, 1322, 1328 sont autant d’événements qui confortent l’ambition des Grands (Collard, 1999 : 158). Comme le résume, en 1329, un clerc anglais : « le poer le roi de France est sis restraint qu’il ne peut rien décider saunz l’assent […] des paires de France » (Collard, 1999 : 164). Sous les Valois, la monarchie perd même du terrain. Jean IV de Montfort, Gaston Phoebus et bien d’autres regimbent. La Praguerie (1440), la ligue du Bien public, le traité de Conflans (1465), la Guerre folle (1485-1488) montrent et remontrent que les nobles sont bien loin d’avoir le collier au cou et que notre jolie vision linéaire de l’essor monarchique (Philippe Auguste, Saint Louis, Louis XI, François Ier) est en grande part une reconstruction moderne voire contemporaine. Ce n’est évidemment pas un hasard si la lexie « absolutiste » n’apparaît que vers 1530 (Collard, 1999 : 229). Durant tout le Moyen Age, le roi est perçu avant tout comme un suzerain. Un bon monarque ne réduit pas ses vassaux mais au contraire s’appuie sur eux et les soutient. A la fin du XVe siècle, le règne autoritaire de Louis XI est d’ailleurs considéré par tous comme « une regrettable parenthèse d’excès tyrannique » (Collard, 1999 : 205). La meilleure preuve que le paradigme féodalo-aristocratique n’a guère était entamé par la monarchie est que, quatre siècles après l’étape du décollage, les valeurs féodales dominantes sont toujours les mêmes (magnanimité, libéralité, loyauté et courtoisie[15]) et que, comme aux origines, la noblesse reste la référence absolue :

« toujours vivante était l’idée selon laquelle la noblesse devait servir de référence, de modèle, de point de mire pour l’ensemble de la société, qu’elle se devait d’être « vertueuse », selon une formule inusable remontant à Juvénal et qu’elle avait, grâce à ses ancêtres, quasiment grâce à ses gènes, davantage de raison de l’être » (Contamine, 2002 : 991).

Autre constante du paradigme, au nom du fait que chaque « manière de gens » représente « un degré différent de perfection humaine » (Jouanna, 1996 : 59), au XVIe siècle la société est hiérarchisée comme au Moyen Age. Elle se subdivise en gens « sans qualité », « honnêtes personnes » (procureurs, sergents, petits marchands, etc.), « honorables personnes » (marchands aisés, avocats, officiers de justice et de finance, etc.), « nobles hommes » (roturiers parvenus adoptant un genre de vie nobiliaire), « écuyers », « chevaliers », « princes ». Un écuyer est un « Monsieur », un chevalier un « Messire ». Lui seul peut bénéficier de l’appellation « haut et puissant seigneur ». Les princes sont des « Monseigneurs », on les qualifie d’« illustres et excellents » (Jouanna, 1996 : 60).

Symptomatiquement, dans le Dictionnaire français-latin de Robert Estienne de 1549, les expressions recensées à la rubrique « valeur » reflètent cette vision pyramidale de la société : « Homme de grande valeur, qu’on ne scauroit trop estimer, Quantiuis pretii homo. Homme de nulle valleur, Trioboli homo, Nullo numero homo, Minimi pretii, Nugalis ». Les adjectifs « vilis » (racine, rappelons-le, du substantif « vilain ») et « mendicum » (dont le sens propre est « mendiant, indigent ») sont explicitement posés comme antonymiques de « valeur ». Tout juste si certains hommes sont même considérés comme tels : « Vng homme de petite valeur, côme qui diroit ung demi homme de neant, Homo semissis. » Toujours comme au Moyen Age, dimensions morale et sociale fondent la hiérarchisation : « Chose de petite valeur et estime, Friuolum, Exile ». Ce dernier adjectif est d’ailleurs particulièrement intéressant surtout si on l’associe à un des syntagmes qui le suit : « De très peu de valeur, Perinfirmus ». « Valeur » et « force physique », comme au commencement du paradigme, se retrouvent réunies. A noter que les mêmes exemples et les mêmes traductions seront réutilisés, une cinquantaine d’années plus tard, dans le Thrésor de la langue française de Nicot (1606).

En 1680, dans le Dictionnaire françois de Richelet, une inflexion se fait cependant sentir :

« Ce mot se dit des personnes & signifie courage. C’est une vertu qui au milieu des plus grans perils fait entreprendre de belles actions. La parfaite valeur est de faire sans témoins ce qu’on seroit capable de faire devant tout le monde. La vanité, la honte & le temperament sont en plusieurs la valeur des hommes & la vertu des femmes. La valeur est dans les simples soldâs un métier périlleux. La parfaite valeur & la poltronnerie complette sont deux extremitez où l’on arrive rarement. Mémoires de Monsieur le Duc de La Roche-Foucaut. La valeur n’attend pas le nombre des années. Corneille, Cid a2s2. Couronner la valeur. Ablancourt, Bér. »

Non seulement la dimension morale se resserre autour du concept de courage, qui était précédemment inclus dans la magnanimité, mais l’isotopie militaire redevient prégnante. Les définitions de « valeureusement » et de « valeureux, valeureuse » en sont la confirmation : « avec courage, avec valeur [se battre valeureusement] », « plein de valeur, plein de cœur, courageux, vaillant ». Les deux exemples proposés vont dans le même sens : « Valeureux guerrier, Valeureuse Amazone ».

« Turbulences »

Parallèlement à ce recentrage vers la première acception du mot, une tension semble sourdre. Nous découvrons dans la définition de « valeureux » un ajout significatif : « Le mot de valeureux est plus de la poésie que de la prose ». De plus, la définition ci-dessus, même si elle est encore, et de loin, la plus longue (14 lignes sur 18 lignes, soit approximativement 78% de l’ensemble du texte) n’est plus la première et surtout, insidieusement, le « courage » est présenté comme étant parfois en réalité de la vanité, de la honte ou de la poltronnerie. Autre détail, qui, nous le verrons, est bien loin d’être gratuit, Richelet refuse un courage « voyant ». Enfin, le dernier exemple associe les lexies « valeur » et « couronner ».

La lexie « valeur » est ici en train « d’avaler » les « valeurs » qui traversent la société. Les tensions que nous venons de relever reflètent les luttes de pouvoir que sont en train de se livrer la monarchie et la noblesse. Au début du XVIIe siècle, comme au Moyen Age, la royauté « coutumière et bonhomme » (Marseille, X, 1997 : 67) gouverne avec les Grands mais la guerre contre l’Espagne va modifier en profondeur les rapports de force. La noblesse va soudain être perçue comme un obstacle au bon développement de la nation, comme une institution ne répondant plus correctement aux besoins de la situation et pouvant même devenir une forte source de nuisance, Anticipant sur certaines des idées politiques du Léviathan d’Hobbes, le conseiller d’Etat Cardin Le Bret écrit symptomatiquement à peu près à cette époque : « La souveraineté est non plus divisible que le point en géométrie » (Ibid.). De même, Philippe de Béthune, dans un traité général de « bon gouvernement », conseille de « Rogner les ailes, et raccourcir les moyens de quelqu’un qui s’élève et se fortifie trop » (Ibid.). L’un et l’autre ne tarderont pas à être écoutés au plus haut niveau. Le 10 mai 1632, le maréchal de Marillac est exécuté par le pouvoir royal. Le 30 octobre de la même année, c’est le tour du duc de Montmorency, pourtant maréchal de France et gouverneur du Languedoc. Le 12 septembre 1642, Henri Coiffier de Ruzé d’Effiat, marquis de Cinq-Mars, connaît à son tour les délices de l’échafaud.

Un usage symbolise plus que tout autre la lutte que sont en train de se livrer les « partisans de la raison d’Etat et les champions des valeurs nobiliaires traditionnelles » : le duel. Car même si Richelieu justifie officiellement son édit d’interdiction par la volonté de ne pas voir la France perdre le sang de sa valeureuse jeunesse, le véritable enjeu est bien sûr ailleurs :

« Interdire le duel, c’est interdire aux membres du second ordre de « faire acte de beste brutte » et les obliger à ne répandre leur sang que pour le service du roi. C’est interdire aussi aux aristocrates de se targuer d’un comportement qui les situerait à l’écart des autres ordres. Pour la haute noblesse […], défendre le duel c’est manifester au contraire « le désir de faire voir à un chacun la franchise de son courage », c’est rappeler, plaide alors Condé, la « coutume qui fait consister l’honneur en des actions périlleuses » » (Ibid., 69).

On comprend d’autant mieux pourquoi les duels se devaient d’être publics. Il fallait « qu’on vît bien que l’honneur était réparé » (Ibid., 68). On comprend aussi pourquoi dans la définition de Richelet la bravoure et le courage reviennent en force. Ce sont des valeurs identitaires pour les aristocrates. La tension relevée dans cette même définition s’explique quant à elle par le fait que l’idéologie étatique, monarchiste, gagne de plus en plus de terrain. Préciser que la vraie valeur, le vrai courage ne demande pas de spectateurs est bien sûr une remise en cause indirecte des duels et donc de la noblesse. Terminer par l’exemple du Cid, pièce dans laquelle un grand seigneur fait allégeance au roi, a la même signification que d’associer en toute fin de définition le mot « valeurs » à une lexie dérivée du substantif ô combien symbolique « couronne ».

Mais comment justifier la présence d’un tel débat non pas dans un dictionnaire de 1640 mais de 1680 ? Certes, l’on pourrait alléguer l’existence d’une rythmique temporelle bien différente de la nôtre et d’un décalage bien plus important que maintenant entre les faits et leur propagation à l’ensemble de la société mais ce serait oublier que la rivalité entre l’aristocratie et la monarchie ne s’est évidemment pas arrêtée avec la confiscation de la violence par l’état. La perte de pouvoir des états provinciaux, la montée en puissance des commissaires départis, la Fronde, la trahison de Condé, l’arrestation de Fouquet, la délégation de pouvoirs à Colbert, le déplacement de la Cour à Versailles sont autant d’épisodes qui ont pu motiver la définition de Richelet. Ajoutons qu’un « paradigme » n’est pas un fait divers, n’est pas un simple événement qui s’efface du jour au lendemain mais plutôt une lame de fond qui met autant de temps à grossir qu’à disparaître et continue donc à se propager bien après son onde de choc.

Il faut en fait attendre 1690 et le dictionnaire de Furetière pour que la noblesse soit explicitement stigmatisée. La rubrique « valeur » y contient quatre entrées. Le paradigme que nous sommes en train d’étudier est relégué à la quatrième de ces entrées. Sur trente lignes de définition, seules six lui sont consacrées, soit aux alentours de 20% alors que, rappelons-le, dix ans auparavant, dans le Richelet, la proportion était de 78%. Les connotations négatives, les réticences, réserves et minimisations sont plus nombreuses que jamais : « ardeur belliqueuse », « La valeur est souvent accablée sous le nombre. La valeur doit estre gouvernée par la prudence ». Certes, la célèbre citation de Corneille, « La valeur n’attend pas le nombre des années », est emphatisée par un traitement typographique qui la fait comme saillir au milieu du texte mais ne devons-nous pas y voir justement la preuve que le noble, s’il veut être reconnu comme valeureux, doit se soumettre au roi ? Ne pouvons-nous aussi y voir un écho au fait qu’un certain Louis XIV a pris le pouvoir à l’âge de vingt-deux ans ?

En 1694, la première édition du Dictionnaire de l’Académie confirme ce qui précède. La définition qui nous intéresse n’occupe plus que six lignes soit 11,5% de la totalité. On y spécifie que l’adjectif « valeureux » « n’a plus guere d’usage qu’en Poësie. » Le Cid n’est même plus évoqué. Autrement dit, s’il a trop de qualités, un noble, même s’il est soumis au roi et lui rend d’immenses services, est encore de trop. Symptomatiquement est aussi associé à la valeur, pour la première fois, un thème bien peu héroïque, la défense : « vertu qui consiste à combattre courageusement, soit en attaquant soit en se deffendant ». Enfin, il est explicitement notifié que la valeur n’est plus automatiquement du côté des gagnants : « la fortune ne seconde pas toujours la valeur ». A bon entendeur salut. Louis XIV règne sans partage depuis maintenant trente-trois ans, l’aristocratie est morte politiquement, « Les chênes [sont devenus] des roseaux[16] ». Les dictionnaires l’ont entériné.

Les éditions de 1740 et de 1762, reprenant pratiquement mot pour mot celle de 1694, prouvent que, même après la mort de Louis XIV, un statu quo social s’est établi. Une différence minime n’est cependant pas sans intérêt : « vertu qui consiste à combattre courageusement, soit en attaquant soit en se deffendant » devient « vertu qui consiste à s’exposer courageusement à tous les périls de la Guerre ». Autrement dit, la seule légitimation du courage, de l’honneur, est la guerre. Autrement dit encore, la valeur n’est plus reconnue que lorsqu’elle est au service du pouvoir. L’absolutisme aurait-il définitivement gagné ? Le paradigme féodalo-aristocratique aurait-il vécu ses dernières heures ?

Croire que l’on peut effacer une dizaine de siècles en seulement quelques années serait faire preuve de beaucoup de naïveté. La proie est à terre mais les soubresauts seront multiples avant l’agonie. Et, paradoxalement, l’un des sursauts les plus virulents a pour lit L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Dans un très long article sur l’acception morale de la lexie que nous étudions, une longue litanie de ce que n’est pas la valeur permet certes de fustiger ce qui est de plus en plus perçu comme les caractéristiques de l’aristocratie : « susceptibilité pointilleuse », « trouvant l’insulte dans un mot à double sens », « la vue arrogante », « intrépidité aveugle et momentanée », etc. Les limites de l’honneur, du courage, de la bravoure sont aussi rappelées à plusieurs reprises : « ce délire de l’héroïsme », « c’est une vertu factice », « carnage », etc. En fin d’article, une succession de phrases ternaires met même la « valeur » bien au-dessus de son parasynonyme guerrier « bravoure » en en faisant un véritable hyperonyme : « Le courage est dans tous les événements de la vie ; la bravoure n’est qu’à la guerre ; la valeur partout où il y a un péril à affronter, & de la gloire à acquérir ». Les enjeux politiques sous-tendus sont explicités par une métaphore animale reprécisant bien les rôles de chacun : « semblable à l’épervier qui déchire la colombe, & que l’aigle fait fuir. »

Pourtant, à plusieurs reprises, le connecteur argumentatif « mais » surgit et transparaissent de plus en plus une véritable nostalgie de l’ancien monde, une idéalisation de la féodalité et ceci au point de la transformer en images d’Epinal : « l’ancienne chevalerie », « air martial », « bouclier de l’amant », « barrière des tournois », « gloire », « jours d’honneur », « casques panachés », « ces livrées qui distinguoient les chefs dans la mêlée ». La conclusion de l’article est sans ambiguïté : « la bravoure est le devoir du soldat ; le courage, la vertu du sage & du héros ; la valeur, celle du vrai chevalier. » Comme le révèle tout un réseau d’antithèses, d’accumulations, de questions rhétoriques et de phrases négatives, l’âge d’or est devenu âge de fer, les « jours d’honneur » sont devenus « tems d’apathie & d’indolence » où « nos guerriers ne souleveroient pas les lances que manioient leurs peres ». Le coupable, sans jamais être explicitement montré du doigt, est là. Nous le retrouverons bientôt, c’est notre deuxième paradigme qui doucement mais sûrement est en train de renverser le premier : « gardez-vous surtout de payer avec de l’or ce que l’honneur seul peut & doit acquitter. Celui qui songe à être riche, n’est ni ne sera jamais valeureux. Qu’avez-vous besoin d’or ? Un laurier récompense un héros. » Nous le voyons, le rédacteur est un nostalgique qui a idéalisé les valeurs de féodalité mais sent bien les limites de cette idéologie et, surtout, a parfaitement conscience que cette période est en train de disparaître. Nous comprenons un peu mieux ce soubresaut inattendu lorsque nous découvrons le statut du rédacteur en question, un certain M. de Pezay, capitaine au régiment de Chabot, dragons.

Nous pourrions bien sûr nous étonner de ce retour de flammes en plein siècle des Lumières dans une œuvre justement réputée comme symbolisant par excellence le progrès. Ce serait d’abord oublier que notre lecture de l’Encyclopédie doit beaucoup à celle des positivistes et scientistes du XIXe siècle, voire à celle de l’école de Francfort[17]. Ce serait aussi oublier que l’affaiblissement progressif de la royauté a redonné un peu de vigueur à l’aristocratie, ce qu’encore une fois l’histoire des duels met particulièrement bien en valeur. Marmion cite l’exemple en 1790 d’une conversation entre Mirabeau et un certain abbé Maur durant laquelle le premier aurait répondu au second : « Je vous permets de prendre date. Vous serez le 321e à qui je dois rendre raison[18] ». Enfin et surtout, si la noblesse n’a plus autant de pouvoir politique qu’avant Richelieu, elle continue à donner le ton. Elle a perdu le combat politique mais absolument pas le combat de la représentation :

« Jamais civilisation n’a été aussi aristocratique que celle des Lumières. C’est son esprit et ses goûts qui font la « mode ». C’est elle qui montre ses carrosses dans les avenues, ses pur-sang dans les hippodromes, encourage l’édification de théâtres et d’opéras où elle occupe les premières loges, construit des hôtels et des « folies » qu’alimente en objets de luxe une rente foncière qui a largement profité des « bons » prix agricoles » (Marseille, XII, 1997 : 61).

Tous les bourgeois du XVIIIe siècle ne rêvent que de se faire anoblir et le retour de flamme nobiliaire repéré ci-dessus se concrétise d’ailleurs le 22 mai 1781 quand le maréchal Henri de Ségur « impose aux futurs sous-officiers de faire la preuve de quatre quartiers de noblesse » (Ibid., 63). Autre détail significatif, quand les armateurs nantais nomment leurs bateaux, la majorité loin de choisir des noms à valeur républicaine opte pour Le Marquis-de-Bouillé, Le Duc-d’Orléans voire Frédéric-le-Grand (Ibid., 65).

« Crash »

La vanité des efforts des nobles réactionnaires comme celle de M. de Pezay pour restaurer les heures de gloire du premier paradigme est cependant scellée dès L’Encyclopédie. En effet dans cet ouvrage, l’article que nous venons d’évoquer est précédé d’un autre à l’intitulé déjà en soi révélateur : « Bravoure, valeur, courage, cœur, intrépidité ». Non seulement la lexie « valeur » n’a plus droit à la primauté mais l’hyperonyme qu’elle était ci-dessus devient hyponyme : « Les termes bravoure, valeur, intrépidité, ont une acception moins étendue que ceux de cœur et de courage. » La valeur devient un courage spécifique, un courage dévalorisé. Elle est « le courage accompagné d’une sorte d’ostentation qu’on aime dans la jeunesse ». Comme pour enfoncer une banderille de plus, le mot « intrépidité » lui est associé. Il est tentant de relier cette inflexion à la désacralisation que connaît à la même époque le pouvoir. En quelques années, le « Bien aimé », qui en tant que roi reste tout de même le représentant de l’ordre des aristocrates, devient le « mal aimé ». Tout ou presque est dit sur lui. Il fait enlever des fillettes pour satisfaire son appétit sexuel. Sa « putain royale », la Pompadour, ruine l’état. Pour se soigner, il fait saigner des enfants errants. Pour s’enrichir, il agiote et orchestre un « pacte de famine » (Ibid., 91). Jamais de tels propos n’auraient pu être tenus aussi ouvertement sous Louis XIV. Et surtout, décision ô combien symbolique, il renonce à guérir par le toucher les écrouelles[19].

Les dictionnaires de la fin du XVIIIe siècle confirment ce processus de désacralisation du paradigme. Le Dictionnaire critique de la langue française de Féraud, (1787-1788) reprend mot à mot trois ou quatre passages de l’Encyclopédie mais en élimine totalement l’esprit de nostalgie et réduit l’acception du mot par le rajout d’une parenthèse qui fait retomber le bel élan de la phrase ternaire : « Le courage est dans tous les Evènemens de la vie ; la bravoûre n’est qu’à la guerre ; la valeur est partout où il y a un péril à affronter, et de la gloire à acquérir, (mais ce n’est que dans le métier des armes) ». L’article « valeureux » de ce même dictionnaire ne contient quant à lui que des exemples à l’imparfait ou sous le signe du passé : « Guillaume III était valeureux », « Ces mots vieillissent depuis longtems » ; « La Bruyère met Valeureux au nombre des mots qu’il regrettait ». Un simple remplacement d’adjectif dans la 5ème édition du Dictionnaire de l’Académie conduit à la même conclusion. Là où l’édition de 1762 contenait « Valeur héroïque, extraordinaire », nous pouvons lire en 1798 « Valeur héroïque. Valeur brillante ». L’étonnant, le prodigieux devient clinquant et superficiel.

Au XIXe siècle, l’acception que nous étudions se résume à deux mots dans le Dictionnaire français et géographique (1836) de Babault et elle n’apparaît même pas dans le Dictionnaire étymologique, critique, historique, anecdotique et littéraire de Noël qui passe sans état d’âme de l’article « valetage » à l’article « valeureux, euse ». Bescherelle (Dictionnaire national ou dictionnaire universel de la langue française, 4ème éd., 1856), Larousse (Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, 1866-1877) et Littré sont plus prolixes mais là encore les exemples sont des plus révélateurs.

Dans le premier, on trouve certes des citations rappelant l’ancien paradigme mais elles sont bien moins nombreuses que celles qui le contestent et surtout elles sont ordonnées de telle façon qu’elles perdent systématiquement de leur effet. Bescherelle après un préliminaire sans équivoque enchaîne avec deux citations minimisant le mot :

« La valeur ne peut être une vertu qu’autant qu’elle est réglée par la prudence ; autrement c’est un mépris insensé de la vie, et une ardeur brutale ; la valeur emportée n’a rien de sûr. (Fén.) Sous des cheveux blanchis la valeur est tranquille (De Belloy.) »

La citation de La Harpe qui suit vient certes redonner quelques lettres de noblesse à la valeur, « Est-il à la valeur un mur inaccessible ? », mais c’est pour être aussitôt contestée par celle qui suit, une citation de Piron : « Il faut à la valeur l’appui de la sagesse ». Symptomatiquement, de même, le seul auteur qui a droit à deux citations, Crébillon, s’oppose explicitement aux valeurs seigneuriales : « La seule valeur défend mal un état ». Par le biais d’un connecteur logique, deux autres citations totalement hétérogènes semblent comme associées, ce qui fait que la deuxième neutralise totalement la première : « La valeur marque le premier rang. (Bis.) Mais que peut la valeur sans le secours des dieux ? ». En toute cohérence, l’article s’achève sur une dernière citation emphatisée à la fois par sa place stratégique, par la taille des caractères et par un tiret démarcatif : « C’est le hasard qui fait les héros ; c’est une valeur de tous les jours qui fait le juste (Mass.) ».

Dans le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Larousse, nous ne trouvons plus qu’une seule citation exaltant les valeurs féodales, celle du Cid qui, nous l’avons vu plus haut, est loin d’être univoque. Qui plus est, cette citation, précédée de l’abréviation « Allus. Littér. », ne se trouve pas dans le corps de l’article mais après les synonymes comme si c’était une curiosité ou une référence culturelle incontournable. A noter, qu’un peu plus haut, comme pour la contrecarrer, Larousse a réussi à dénicher une autre citation de Corneille jusqu’alors jamais utilisée dans les dictionnaires que nous avons consultés et relativement inattendue dans la bouche du créateur de Rodrigue : « La valeur aux duels fait moins que la fortune ». Autre « trouvaille » révélatrice, une citation de l’auteur de De la démocratie en Amérique : « A mesure qu’il se découvre des routes nouvelles pour parvenir au pouvoir, on voit baisser la VALEUR de la naissance ».

Littré innove quant à lui surtout par le fait que l’acception que nous étudions retrouve la première place. Dans tous les dictionnaires qui précédaient, elle correspondait à chaque fois à la dernière des définitions. Mais il ne faut pas se méprendre, cette place s’explique par le fait que Littré a une visée scientifique. Il tente de reconstituer l’histoire de la lexie et place donc en premier l’acception qu’il considère comme chronologiquement la plus lointaine. D’ailleurs, contrairement à tous ses prédécesseurs, il place aussi dans l’ordre chronologique les citations qu’il utilise. A ce détail près, celles-ci ramènent plus ou moins à ce que nous venons de découvrir dans les dictionnaires précédents : la mort discursive du paradigme féodalo-aristocratique.

Nous avons encore là une fidèle image du XIXe siècle, un siècle qui officiellement lutte contre le duel (seize projets de loi entre 1819 et 1822), un siècle, nous y reviendrons, éminemment bourgeois, un siècle qui à l’image de M. Homais remet en cause haut et fort, par devant, les privilèges, mais rêve, au fond de soi, d’anoblissement, un siècle qui se révolte en 1848 contre Louis-Philippe mais qui en 1875 choisira la République à seulement une voix près. Il faut certainement voir derrière l’incessante réitération des appels à une « valeur apaisée » une sorte de méthode Coué. Une nouvelle fois, l’histoire des duels confirme que ce qui est interdit, que ce qui est politiquement vaincu, discursivement de plus en plus remis en cause, est pourtant encore présent dans toutes les têtes : « Au XIXe siècle, tout le monde se bat. Parlementaires entre eux, journalistes contre politiques, journalistes contre journalistes. Le duel constitue le morceau de bravoure favori des romantiques.[20] » Le paradigme féodalo-aristocratique a perdu la bataille du pouvoir et la bataille des mots mais il n’a pas encore totalement perdu celle des représentations et des comportements.

C’est la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie (1932-1935) qui, en fait, sonne l’hallali. Symptomatiquement, l’article commence par « signifie encore Bravoure, vaillance, vertu ». L’adverbe « encore » en dit long. Le rédacteur semble comme surpris de la survivance de l’acception. Les exemples et citations sont en nombre moindre que dans la précédente édition mais surtout les connotations dévalorisantes ont presque totalement disparu. C’est bien sûr le signe que la question de l’honneur n’est plus un sujet polémique, un sujet d’actualité encore sensible mais seulement un vieux débat dont les dernières traces sont sur le point de disparaître.

L’histoire des duels le confirme. A la fin du XIXe siècle,

« les vaudevilles raillent les pauvres bourgeois singeant les manières aristocratiques. Celles-ci se perdent en devenant spectacle, comme lorsque Jean Jaurès, pourtant rétif à l’exercice, sort son pistolet face à Paul Déroulède devant un millier de badauds et une brochette de photographes. A la même époque, les rédacteurs des Mousquetaires, revue antisémite, organisent des tournois réguliers pour donner « le petit frisson » aux dames toutes moites. Puis, la coutume s’étiole. Le dernier duel mortel date de 1903 (Ibid., 66).

L’horreur et la violence de la « Grande » guerre ont certainement aussi contribué à la chute du paradigme. Honneur, bravoure et héroïsme pâlissent quand l’on se retrouve transformé en chair à pâté dans une tranchée où pullulent rats et teignes, quand l’on se découvre pion sacrifié par des généraux incapables, quand l’on commence à comprendre et même à envier intérieurement le voisin de bataillon qui a osé déserter, quand, enfin, la guerre, loin d’être combat singulier à la loyale, devient massacre en masse et stratégie cynique. Sociologiquement, il faudrait bien sûr ajouter que le paradigme féodalo-aristocratique est resté prégnant dans les représentation tant que la noblesse, même affaiblie, a gardé un semblant de pouvoir. Il est en fait sans doute mort le jour où une certaine Madame Verdurin supplanta une certaine duchesse de Guermantes. En tous les cas, le dernier duel mentionné par Guillet où s’affrontèrent en 1967, « deux vieux messieurs » ne sachant même pas tenir une épée et « sautill[a]nt en noir et blanc », le préfet gaulliste René Ribière et le maire socialiste de Marseille Gaston Deferre, donne plus que jamais raison à la réflexion de Marx : « Hegel remarque que tous les grands faits et les grands personnages de l’histoire adviennent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce.[21] »

II) LE PARADIGME BOURGEOIS

« Démarrage » du paradigme

En fait le grand gagnant, celui qui, bien plus que la monarchie, a véritablement détrôné le paradigme féodalo-aristocratique, tortue qui l’emporta sur le lièvre, est né aux alentours du XIIIe siècle sous la forme d’abord de la lexie « value » (« n. f. (fin XIIe s, D) 1. Prix, valeur », Greimas, 2004) puis, quelques années plus tard, sous celle de « valance » : « n. f. (1247, Tailliar). 1. Valeur. – 2. Objet de valeur à 3. Fortune ». Le Dictionnaire historique de la langue française confirme : « A partir du XIIIe siècle, valeur s’emploie spécialement en parlant du caractère mesurable d’une chose, d’un bien en tant qu’il est susceptible d’être échangé (valeur d’un bijou ; valeur marchande…) ».

Sans surprise, cette nouvelle acception surgit en pleine période de croissance démographique et de développement des villes, en plein âge d’or

« des artisans boutiquiers à l’honnête aisance, des marchands de grande envergure, des capitaines d’industrie ou des financiers-négociants qui, à l’exemple des Italiens, importent le vin et exportent le drap, prennent à ferme les recettes royales et prêtent aux Grands et aux souverains » (Marseille, VI, 1997 : 38).

Autrement dit, elle correspond parfaitement à l’époque que Braudel, dans Civilisation matérielle, économie et capitalisme, a défini comme le point de départ de « l’économie-monde-capitaliste ». Paris passe alors de 80 000 à 200 000 habitants. Rouen et Montpellier atteignent les 40 000 habitants. Autour de leurs halle et beffroi, Gand, Ypres, Arras, Caen, Tours, Angers, Nantes grossissent de façon impressionnante et ne tardent pas à obtenir charges et franchises qui sont autant de signes de leur indépendance par rapport au pouvoir seigneurial. La Liberté s’avère effectivement dès les origines une des valeurs fondamentales du nouveau paradigme :

« L’épisode des foires de Champagne est symptomatique : menacées d’une captation par les monarques français, les routes commerciales contournent l’obstacle sans tomber dans l’escarcelle d’un autre pouvoir. Les villes européennes n’ont de cesse de négocier leur autonomie, se gagnant le soutien des rois contre les seigneurs féodaux, jouant les princes contre les monarques.[22] »

Durant cette période, les échanges ne cessent de s’intensifier entre villes du Nord et villes du Sud : le sel poitevin est exporté en Angleterre et à Hambourg, les vins d’Aunis et du Poitou en Flandre, Marseille devient l’un des principaux ports de transit des draps. Parallèlement, en 1252, Florence et Gènes instaurent le florin et le génois d’or et, en 1284, Venise, le ducat d’or, monnaies qui serviront de référence à toute l’Europe. C’est aussi une époque où se propagent de plus en plus l’usage de la rente et de nouvelles techniques de crédit comme les reconnaissances de dettes négociables, les créances payables sur une autre place et les lettres de change (Marseille, VI, 1997 : 39, 45). La littérature se fait bien sûr écho de cette évolution. La lexie « valeur » y apparaît de plus en plus souvent avec une signification pécuniaire : « la valeur luy en fut rendue en argent (Amyot) » (Greimas, 2001), « avoit son partaige en assez bonne valleur, car il y prenoit tailles et aydes (Comm) » (Ibid.), etc.

Cependant trois siècles plus tard, dans le Dictionnaire Français Latin de Robert Estienne, très peu de traces de cette nouvelle acception. La plupart des lexies qui pourraient être interprétées pécuniairement sont employées au sens figuré : « Quantiuis pretii homo », « Trioboli homo », « Minimi pretii ». Quand la valeur d’un objet est évoquée, les adjectifs utilisés se réfèrent plus à son utilité et à sa solidité qu’à son prix : « Instrumentum […] exiguum », « Friuolum, Exile », « tenuis praeda », « perinfirmus ». Seuls « mendicum » et « vilis » semblent avoir un rapport avec le nouveau paradigme mais l’un et l’autre sont si chargés de connotations qu’il serait certainement réducteur de les limiter à la seule acception pécuniaire. Quant à l’expression « Aestima harum rerum omnium pretia », elle est très ambiguë et peut fort bien s’interpréter figurativement. Même constat dans Le Thresor de la langue française de Nicot en 1606. Dans le Richelet, le nouveau paradigme apparaît certes mais la définition pécuniaire est beaucoup plus courte que la définition féodalo-aristocratique, la lexie « valeur » n’est censée être utilisée que pour les choses et le seul exemple utilisé est dévalorisant : « C’est une chose de nule, ou de peu de valeur ». Comment comprendre ces faits alors qu’évidemment le commerce, même s’il a connu des hauts et des bas, n’a cessé de se développer depuis le XIIIe siècle et que, comme le prouvent les œuvres littéraires, l’acception pécuniaire, elle, s’est de plus en plus imposée dans l’usage ?

La réponse se trouve dans le rapport du Moyen Age à l’argent. La religion est à l’époque la référence absolue or dans de nombreux passages de l’Ancien Testament, seuls les impies recherchent le profit, et la prière que le Christ confie aux hommes dans les Evangiles est sans équivoque : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour[23] ». Quant aux lettres de Saint Paul, puisque écrites à une période où les chrétiens pensent que la fin du monde est pour demain, elles ne s’intéressent pas du tout à la question. Tout le Moyen Age est l’écho de ce dédain. Dès la première moitié du XIe siècle, le moine bourguignon Raoul Glaber dans ses cinq livres d’Histoires écrit par exemple en parlant de l’amour des richesses : « Cette peste a sévi en long et en large parmi tous les prélats disséminées par le monde. Le don gratuit et vénérable du Christ seigneur tout-puissant, ils l’ont converti, comme pour rendre plus sûre leur propre damnation, en un trafic de cupidité » (Marseille, V, 1997 : 93). Même discours un siècle plus tard dans la bouche de saint Bernard : « O vanité des vanités, mais encore plus folie que vanité ! L’église scintille de tout côté, mais le pauvre a faim ! Les murs de l’église sont couverts d’or, les enfants de l’Eglise restent nus…[24] ». Quant à saint Thomas d’Aquin, il associe à la recherche du profit rien de moins que le substantif « turpido ». L’interdiction de l’usure est sans doute la manifestation la plus visible des réticences de l’époque face à l’argent. « Nummus non parit nummos » (« l’argent ne se reproduit pas »), écrit le même saint Thomas d’Aquin qui affirme : « La monnaie […] a été principalement inventée pour les échanges, ainsi son usage propre et premier est d’être consommé, dépensé dans les échanges. Par suite, il est injuste en soi de recevoir un prix pour l’usage de l’argent prêté ; c’est en cela que consiste l’usure » (Marseille, VI, 1997 : 39-40).

Pourtant insensiblement le rapport à l’argent va évoluer. Se met d’abord en place toute une spéculation intellectuelle sur le concept de « juste prix ». La plupart des théologiens s’accordent pour estimer que celui-ci doit correspondre à la valeur de la chose, toute la difficulté consistant bien sûr à préciser la valeur en question. Plusieurs critères sont répertoriés. Certains reposent sur des éléments objectifs :

« la valeur de la chose déterminée selon la place occupée par celle-ci dans un ordre qui se veut naturel et hiérarchique, les coûts de production y compris le coût du travail[25] ».

D’autres sur des éléments plus subjectifs comme l’utilité, la désidérabilité, l’abondance, la rareté. Mais à chaque fois, pour être « juste », le prix doit être le fruit d’une reconnaissance collective,

« la reconnaissance par l’ensemble des opérateurs économiques, agissant sur la « place de marché », l’évaluation donnée par des experts reconnus, ou celle proposée par les autorités publiques à travers la fixation d’un prix légal. Des auteurs appartenant à divers courants théologiques ou juridiques peuvent préférer un système aux autres (c’est le cas des nominalistes, qui soutiennent la fixation légale du prix) ; mais tous s’accordent sur le principe régissant l’ensemble de ces critères de reconnaissance de la valeur, c’est-à-dire l’estimation commune » (Martina, 2002 : 1150-1151).

Il ne faudrait pas croire que le prix d’un produit est pour autant fixe. Un écart entre deux produits équivalents est possible,

« dans tous les cas où le vendeur serait pénalisé du fait d’une vente effectuée sous une pression particulière de la part de l’acheteur. Un prix supérieur au juste est alors légitime du fait que, avec la chose, le vendeur vend aussi la privation subie » (Ibid.).

Les canonistes théorisent trois cas justifiant les écarts de prix, le damnum emergens, le lucrum cessans et le periculum sortis. Le premier justifie l’augmentation du prix de vente par une perte réelle due à cette vente, le second par un manque à gagner possible et le troisième par le fait de risquer son capital (Ibid.). Nous voyons donc ici qu’en aucune façon prix et valeur ne sont des synonymes. Seul « le juste prix », reconnu collectivement et satisfaisant aux critères ci-dessus, correspond à la valeur du produit.

Il est intéressant de remarquer que ce concept de « juste prix » va perdurer jusque dans les dictionnaires de la fin du XVIIe siècle. La définition du Furetière commence par exemple par « Estimation d’une chose à son juste prix. » La reconnaissance « par l’ensemble des opérateurs économiques, agissant sur la « place de marché » » ou par des « experts reconnus » semble de même être restée longtemps un critère déterminant puisqu’on peut lire dans ce même dictionnaire : « Les promesses pour valeur receuë se négocient sur la place & sont de la juridiction des Juges Consuls. »

Grâce à l’armement spéculatif décrit ci-dessus, l’argent va, durant le Moyen Age, peu à peu perdre de son immoralité intrinsèque, ce qui fera évoluer les pratiques. Ainsi, les contrats de location et certaines rentes viagères seront jugés comme licites. De même, des formes indirectes de prêts à intérêt comme la lettre de change seront de plus en plus tolérées. Enfin, dans les cas de damnum emergens, lucrum cessans et periculum sortis, l’investissement lucratif par le biais de banque et de société sera accepté[26]. La moralisation du paradigme fera un pas de plus quand la confrérie religieuse des « pauvres chevaliers du Christ » deviendra elle-même une véritable banque de dépôts (Marseille, VI, 1997 : 40-41) et quand, surtout, les ordres mendiants offriront aux riches un moyen de concilier « la bourse et la vie éternelle » (Ibid.). La création du purgatoire lève un dernier obstacle à l’irrésistible ascension de l’argent. Un usurier s’il se repent, serait-il sur son lit de mort, peut être sauvé de l’Enfer éternel[27].

Pourtant, toutes ces mesures ne sont et ne restent qu’accommodement et pragmatisme purs. La majorité des gens a encore par rapport à l’argent une attitude que Weber dans L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme qualifie de traditionaliste. Non attirés par des gains supplémentaires, ils cherchent juste à gagner le nécessaire pour vivre. Même les plus gros commerçants ou banquiers au summum de leur fortune estiment que « leur action présent[e] un caractère d’indifférence à la morale ou s’avér[e] même contraire à la morale » (Weber, 2000 : 123). Pratiquer le commerce en détail reste d’ailleurs, pendant tout l’Ancien Régime, un motif de dérogation : « Il est censé être mesquin et conduire inévitablement au mensonge et à la tromperie, incompatibles avec la loyauté exigée des nobles » (Jouanna, 1996 : 64). Weber conclut : « lorsque la doctrine se fit plus tolérante encore, comme chez Antonin de Florence, le sentiment qu’une activité orientée vers le profit comme une fin en soi était fondamentalement répréhensible (pudendum) ne disparut jamais tout à fait » (2000 : 121). La non reconnaissance officielle de ce nouveau paradigme dans les premiers dictionnaires est la preuve que cette honte perdura au moins jusqu’au XVIIe siècle.

Il faut en fait attendre Luther pour que la situation commence à évoluer. Adaptant certaines thèses des mystiques allemands (notamment Tauler), il remet en cause l’ascèse monastique et défend a contrario l’idée que le travail intramondain (« Beruf ») est « la forme la plus haute que puisse revêtir l’activité morale de l’homme » (Ibid., 134). Dans ses rapports avec l’argent, Luther reste cependant encore « traditionaliste ». Il s’en prend à l’usure, aux prêts à intérêt, au profit capitaliste et défend le vieil argument de la non-productivité de l’argent. Estimant aussi que la profession de chaque individu est le fruit de la Providence, il intime de ne pas en changer et d’accepter sans rechigner sa place et son rang.

C’est avec la théorie de la prédestination que le véritable renversement a lieu. Contrairement aux catholiques qui pensent être sauvés par une accumulation progressive d’actions méritoires isolées, voire, comme nous venons de le rappeler, par un revirement final, les calvinistes estiment que leur sort est totalement entre les mains de Dieu. Les élus seront peu nombreux mais il existe des signes d’élection. Le premier d’entre eux est le fait d’avoir une vie sainte. Une telle vie n’étant possible qu’en s’imposant « une méthode conséquente de conduite » (Ibid., 191), les puritains se mettent à rationaliser de plus en plus leur comportement, à gaspiller le moins possible leur temps, à fuir tout ce qui détourne du travail (paresse, oisiveté, détente, trop long sommeil, etc.), à cultiver en eux contrôle de soi, examen de conscience, sérieux, efficacité, persévérance et opiniâtreté.

Un changement significatif dans le rapport à l’argent s’en suit. Calvin déjà, contrairement à Luther, estime que la richesse n’est pas incompatible avec le statut de prêtre. Au contraire, elle leur donne un certain prestige qui facilite leur tâche. Il autorise aussi les placements avec intérêt. Les métaphores utilisées par les théologiens qui lui succèdent confirment cette nouvelle orientation. Il n’est pas rare dans leurs sermons ou traités de voir Dieu comparé à un « shopkeeper » et l’homme à un client. Baxter explique de même l’invisibilité de Dieu par l’exemple du commerce par correspondance (Ibid., 202). Mais surtout, selon les puritains, on reconnaît ce qui est glorifiant pour Dieu à ses fruits. La division du travail, la spécialisation des métiers s’avèrent plus rentables, servent le bien commun, c’est donc qu’ils sont voulus par Dieu. Plus que cela

« lorsque le Dieu que le puritain voit à l’œuvre dans toutes les circonstances de la vie indique à l’un des siens une chance de profit, il le fait dans une intention précise. Par suite, le chrétien qui a la foi doit suivre cet appel et saisir la chance qui s’offre à lui » (Ibid., 266).

A la même époque, « Le livre de Job » et la parabole des talents des Evangiles sont commentés dans ce sens. S’enrichir devient pour les puritains un deuxième signe d’élection mais aussi un devoir, un commandement. L’homme est vu comme une sorte d’intendant dont la tâche première est de fructifier, de multiplier les biens de son maître. Plus que cela, puisque l’argent gagné ne doit pas servir à la jouissance, puisque le travail sans relâche est tenu pour la meilleure ascèse, les puritains sont « condamnés » à épargner et à investir. Ce qui a pour conséquence de les enrichir encore plus et donc de les confirmer dans leur choix de vie. Socialement parlant, ce refus de la jouissance et du gaspillage, cette détermination à rentabiliser ses biens est en opposition totale avec les pratiques de l’aristocratie. A l’aristocratie du sang est en train de faire place une aristocratie morale. Inutile de rappeler que c’est à cette même époque que le premier paradigme que nous avons étudié commence sérieusement à chanceler. Un monde est en train de faire place à un autre.

« Décollage » du paradigme

Les dictionnaires du XVIIe siècle contiennent quelques timides traces de ce revirement. Par exemple, pour la première fois, dans le dictionnaire de Richelet, la nouvelle acception prend la première place. Un pas important vient d’être franchi. Pas confirmé dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie où plus de lignes sont consacrées à ce paradigme qu’au précédent. Le nombre d’acceptions de la lexie « valeur » ne cesse aussi de croître. La définition du Furetière se divise par exemple en trois parties dont deux sont marquées typographiquement par la reprise en capitales de cette même lexie. Dans ce dictionnaire apparaissent les expressions « valeur reçeue », « en valeur » et surtout les significations, par rapport au Richelet, s’élargissent : « se dit aussi de toute autre estimation que celle de l’argent », « se dit absolument pour signifier ce qui est précieux. » La première édition du Dictionnaire de l’Académie amplifie ce phénomène. La définition se divise cette fois en huit paragraphes et, surtout, dans ce même ouvrage, l’utilisation de l’adverbe axiologique « bien » et la répétition du semi-auxiliaire « devoir » (même s’il est encore certainement plus aléthique que déontique) signalent un début d’inflexion morale :

« On dit pareillement, qu’Une terre, qu’une ferme est en valeur, Quand elle est bien cultivée & en estat de rapporter ce qu’elle doit produire. Et en ce sens, on dit, Mettre, remettre une terre, une ferme, des bois, des vignes en valeur pour dire, Les restablir en sorte qu’elles rapportent ce qu’elles doivent rapporter. »

La dernière définition de ce dictionnaire révèle aussi un facteur ayant sûrement joué un rôle important dans la propagation du nouveau paradigme : « En matiere de Finance, on appelle, Non valeurs, Certaines parties des tailles ou autres impositions qu’on n’a pû lever. » L’énallage final, euphémisme protecteur, fait bien sûr référence à la politique absolutiste de Richelieu, Mazarin puis Colbert. Plus que leurs prédécesseurs, ces derniers ont cherché à conforter le pouvoir royal en remplissant les caisses du royaume. Dans son « programme de réformation », Colbert n’écrivait-il pas « Je crois que l’on demeurera facilement d’accord sur ce principe qu’il n’y a que l’abondance d’argent dans un Etat qui fasse la différence de sa grandeur et de sa puissance » (Marseille, XI, 1997 : 38) ? Les chiffres parlent par eux-mêmes. En 1575, les recettes de l’état avoisinaient les 15 millions de livres, en 1635, elles s’élevaient à 208 millions de livres (Marseille, X, 1997 : 74). De 1666 à 1681, les revenus du Domaine passent de 1 160 000 francs à 5 540 000 francs (Marseille, XI, 1997 : 39). Ces trois ministres rationalisèrent les prélèvements en faisant appel à des « partisans » et des « traitants » dont ils devinrent de plus en plus dépendants, ce qui ne fit que rendre plus prégnante et cruciale la question pécuniaire. En fondant son pouvoir sur ce renforcement économique, en faisant de l’argent un levier de son action, la monarchie donne un signal fort : elle cautionne l’enrichissement, elle privilégie le deuxième paradigme aux dépens du premier.

Les conséquences économiques de ces évolutions religieuses et politiques ne se font guère attendre. Au XVIIe siècle, la Hollande, terre d’élection du puritanisme calviniste, grâce à son marché externe et aux céréales de la Baltique, se développe plus que jamais. L’Angleterre lui emboîte le pas et ses habitants, selon le mot de Voltaire, deviennent « les maîtres de la mer [28]». Au siècle suivant, prenant ce pays comme modèle, arguant que « Le commerce qui a enrichi les citoyens en Angleterre a contribué à les rendre libres » (Ibid., 66), les Philosophes balayent le vieux modèle de « l’Honnête Homme » et le remplacent par celui du… Commerçant :

« Je ne sais pourtant lequel est le plus utile à un Etat, ou un seigneur bien poudré qui sait précisément à quelle heure le Roi se lève, à quelle heure il se couche, et qui se donne des airs de grandeur en jouant le rôle d’esclave dans l’antichambre d’un ministre, ou un négociant qui enrichit son pays, donne de son cabinet des ordres à Surate et au Caire, et contribue au bonheur du monde » (Ibid., 67).

La dynamique engendrée est telle qu’elle fait vaciller le premier paradigme. En 1701, un édit autorise les nobles à pratiquer, sans déroger, le commerce « sous balle et corde »[29]. En 1757, Coyer écrit un ouvrage intitulé Développement et défense du système de la noblesse commerçante, dans lequel il suggère de « Mettre l’oisiveté en action et l’indigence dans le chemin des richesses », et les vingt dernières années de l’Ancien Régime voient de plus en plus les nobles se mêler aux entreprises minières et sidérurgiques (forges d’Anzin, de Cosne, usines de Belfort, mines du Creusot, etc.), c’est-à-dire

« celles qui bousculaient les formes traditionnelles de l’exploitation familiale, sur le plan du financement en faisant appel à d’énormes associations de capitaux, sur le plan de la production et de la productivité par le recours à un outillage perfectionné, aux techniques les plus modernes, et par l’association aux entreprises d’ingénieurs et de spécialistes qualifiés. Elle a su aussi, dans un domaine qui s’essoufflait, celui du grand commerce, ouvrir des voies nouvelles, en s’associant parfois à des représentants du grand négoce et de la banque traditionnelle » (Chaussinand-Nogaret, 1976 : 123).

En toute logique, des années 1700 aux années 1780, en France, la valeur courante du produit industriel et artisanal quadruple, les industries textiles enregistrent des progressions spectaculaires, le tonnage global affecté au grand commerce ne cesse d’augmenter, le commerce avec les Antilles sucrières connaît une croissance fulgurante. Bordeaux voit la valeur totale de son commerce multiplier par vingt et Nantes s’enrichit en pratiquant de plus en plus intensivement le commerce triangulaire (Marseille, XII, 1997 : 41-55).

Avec ce dernier exemple, nous voyons que les préoccupations morales sont en train de perdre du terrain. Le recul de l’éthique ne se fait cependant pas en un jour. Il commence par une séparation du religieux et de l’économique. S’enrichir devient de moins en moins un devoir religieux et de plus en plus un devoir simplement moral. Un personnage comme Franklin est prototypique de cette phase. Fils de calviniste de stricte observance, il n’est pas protestant comme son père mais déiste. Il n’estime pas que gagner de l’argent, toujours plus d’argent, est un devoir religieux mais le moyen de donner du travail à un grand nombre de personnes, le moyen de contribuer à l’essor démographique et commercial de sa ville et de son pays. L’honnêteté (« Honesty is the best policy » Weber, 2000 : 247), l’assiduité, le sérieux, l’ardeur au travail, la ponctualité, la constance, la tempérance, le pragmatisme mais aussi bien sûr le mérite, l’esprit d’entreprise, la liberté sont ses valeurs de référence.

La morale, cependant, va, elle aussi, bientôt perdre du terrain. Déjà, Richelieu comme Mazarin, pourtant représentants de l’Eglise, n’avaient guère montré de scrupules à puiser dans les caisses de l’état. Rappelons que la fortune du dernier était estimée, à sa mort, à 40 millions de livres, soit la moitié du budget de la France en 1661 (Marseille, X, 1997 : 81). Mais surtout, dans les écrits même de Franklin, l’on voit bien que l’apparence de l’honnêteté, si elle rend les mêmes services que celle-ci, est amplement suffisante « et qu’un surplus inutile de vertu » n’est en fait qu’une « dépense improductive et condamnable » (Weber, 2000 : 91). Il conseille, par exemple, dans son autobiographie non pas d’être humble mais d’avoir une « apparence » d’humilité. Nous le voyons, la morale n’a plus qu’une fonction pratique. Elle donne confiance aux potentiels clients et permet donc de s’enrichir. L’important n’est plus d’être éthiquement irréprochable mais de le paraître. Les successeurs de Franklin s’embarrasseront encore moins de scrupules. Seuls bientôt importeront la réussite commerciale, la conquête de nouveaux marchés, l’enrichissement personnel. Ce n’est évidemment pas un hasard si en 1776, dans ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Adam Smith théorise justement le fait de suivre uniquement son intérêt personnel.

Les dictionnaires témoignent de cette évolution. Nous y détectons une hésitation constante entre approche morale ou amorale de l’argent. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie, la définition de « valeur » n’est plus par exemple, comme dans le Furetière, « Estimation d’une chose à son juste prix » mais « Prix d’une chose, ce qu’elle vaut. » Dans ce même dictionnaire, plusieurs des exemples confirment la remise en cause du concept de « juste prix » : « Les vins ne sont point en valeur. Les perles, les diamans ne sont point presentement en valeur ». L’adverbe « présentement » en dit long sur l’évolution en cours. Pourtant dans la troisième édition du Dictionnaire de l’Académie (1740), nous pouvons observer un retour inattendu à la conception morale : « Valeur. s. f. Ce que vaut une chose suivant la juste estimation qu’on en peut faire ». Ce « retour en arrière » s’explique peut-être par l’affaire Law qui fut un véritable choc émotionnel et sembla donner raison aux partisans d’une moralisation économique et d’un retour aux bonnes vieilles pratiques de jadis, mais il est surtout le symptôme d’une période de transition. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, plus que tout autre dictionnaire, synthétise les tendances en présence. D’une part, puisque le long article de Jaucourt est sous l’étiquette « valeur, prix. (Synonym.) », « valeur » devient explicitement et officiellement synonyme de « prix », ce qui tend à faire disparaître toute dimension morale et cela d’autant plus que les principes médiévaux du juste prix semblent dans certains passages totalement battus en brèche : « La valeur est la regle du prix, mais une regle assez incertaine, & qu’on ne suit pas toujours ». Mais, d’autre part, cet article commence par une mise au point qui cherche à préciser ce qui différencie les deux concepts de valeur et de prix et qui montre, implicitement, que la première est moralement bien supérieure à la seconde : « le mérite des choses en elles-mêmes en fait la valeur & l’estimation en fait le prix », « De deux choses celle qui est d’une plus grande valeur, vaut mieux, & celle qui est d’un plus grand prix, vaut plus. »

Il faut en fait attendre le XIXe siècle pour assister à la mort du « juste prix ». Bescherelle puis Littré expliquent en effet que la valeur est la « Qualité relative des objets en vertu de laquelle on obtient, en échange de l’un, une plus ou moins grande quantité de l’autre. » Et surtout le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Larousse (1866-1877) dit explicitement qu’ « Il n’y a pas de mesure absolue de la valeur. La valeur d’usage des choses n’est rien de plus que la somme des satisfactions positives qu’elles peuvent donner à celui qui les consomme. »

« Vitesse de croisière »

Les vannes sont ouvertes, plus rien ne s’oppose au capitalisme moderne. Idéologiquement, la bourgeoisie est en train de l’emporter. Même les plus idéalistes font allégeance au nouveau Dieu : « Oh ! argent que j’ai tant méprisé tu as pourtant ton mérite ; source de liberté, tu arranges mille choses dans notre existence » (Marseille, XIV, 1997 : 82) s’exclame par exemple Chateaubriand. Le pouvoir ne tarde pas non plus à s’incliner : Louis Philippe, roi bourgeois par excellence, s’entoure de ministres banquiers (Laffitte puis Perier) et, en 1867, une loi stipule que « l’autorité ne doit point se mêler aux transactions privées » (Marseille, XV, 1997 : 51). L’interventionnisme étatique était déjà fustigé dans L’Encyclopédie : « bien que dans les lieux où elles [les monnaies] ont été fabriquées, & où l’autorité souveraine leur donne cours, elles soient portées dans le commerce sur un pié bien plus fort ; mais c’est un mal de plus dans l’état. (D. J.) » Au XIXe siècle, le phénomène prend plus d’ampleur que jamais. Un dictionnaire comme le Trousset consacre par exemple 46 lignes aux impôts :

« Les divers impôts qui frappent les valeurs mobilières », « auxquels sont assujettis les titres d’action », « 3° l’impôt sur le revenu, établi par la loi du 19 juin 1872 et qui frappe chaque année […] et […] et […] s’applique aussi […] Il frappe en outre sur […][30] ».

Les connotations péjoratives omniprésentes, les répétitions du verbe « frapper » et le polysyndète final ne laissent guère planer de doute sur le point de vue du rédacteur. Notons au passage que nous avons là une nouvelle confirmation que la liberté est une valeur première du paradigme. Adams Smith fera d’ailleurs de cette thématique le cœur de l’Economie classique. Rémusat synthétisera : « Soyons laborieux pour devenir citoyens et riches pour être libres » (Marseille, XV, 1997 : 67).

En toute cohérence, Guizot lance en 1843 devant l’Assemblée son célèbre « Enrichissez-vous ». La recherche du profit devient le principal moteur et objectif de la société. Les dictionnaires se ressentent de ce mot d’ordre. Les exemples ajoutés dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie montrent que l’utile et le rentable sont en train de devenir les maîtres mots : « Il a augmenté, doublé, triplé la valeur de ce bien par une meilleure culture. Ce qui donne le plus de valeur à cette terre, ce sont les bois qu’elle contient. » Le Grand dictionnaire universel de Larousse propose, quant à lui, un véritable cours pour expliquer dans quels cas une production est économiquement justifiée ou non. Une dizaine d’années plus tard, Le Nouveau dictionnaire encyclopédique illustré de Trousset donne même des conseils pour négocier les valeurs mobilières et pour recouvrer des valeurs perdues. Tout y est : le délai (« trois mois »), l’interlocuteur à saisir (« l’huissier »), les éléments à notifier (« le nombre, la valeur nominale, le numéro et la série des titres perdus ») et même le prix de l’insertion (« 50 centimes par numéro de valeur »). Boucicaut symbolise à lui tout seul cette évolution. Simple petit vendeur, il devient, avec sa femme, simple blanchisseuse, le grand patron du Bon Marché. L’aristocratie fait place à la méritocratie. Le suffrage censitaire en est une preuve vivante. Seul l’avis de ceux qui ont réussi « vaut » quelque chose. Seuls ceux qui sont utiles à la société « méritent » de voter.

Conformément à la remarque de Weber, le capitalisme « exige […] des outils de travail technique aux effets calculables » (2000 : 62), rationalisation et théorisation accompagnent le mouvement. Au fur et à mesure des ouvrages, la dimension scientifique se fait de plus en plus sentir. Dans L’Encyclopédie, elle n’apparaît que par le biais d’acceptions non pécuniaires. On a juste droit à un petit article d’hydraulique sur « la valeur des eaux » dans lequel on apprend tout de même qu’« un muid d’eau contient 288 pintes mesure de Paris, & qu’on peut l’évaluer à 8 piés cubes valant chacun 36 pintes 8e de 288 ». Dans le Bescherelle, les extraits évoquant la valeur pécuniaire sont suivis par un très long développement mathématique. Cette juxtaposition est déjà en soi prophétique. Elle annonce le rapprochement entre les deux domaines qu’opérera, une vingtaine d’années plus tard, dans ses Eléments d’économie théorique pure ou théorie de la richesse sociale, Walras, le père de la micro-économie. Dans le Larousse, la messe est dite : « Pour résoudre les questions importantes qui se rattachent à la valeur des choses, la science traditionnelle[31] nous offre deux théories bien connues ». La démarche se revendique haut et fort comme logique : « L’existence de ce prix moyen est un fait qui, comme tout autre fait, a une cause ou une raison d’être ». Le lexique est celui des mathématiques : « nous décomposerons le prix de chaque chose en plusieurs parties […]. Par là nous arriverons à une autre théorie, à une autre formule, celle des frais de production. » De véritables lois apparaissent : « le prix est en raison inverse de l’offre et en raison directe de la demande ».

Un des exemples ajoutés dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie mérite aussi notre attention : « La valeur de cette marchandise est fondée sur sa rareté ». Nous avons là un raccourci annonciateur d’une nouvelle orientation de la pensée : l’analyse abstraite des facteurs intervenant dans la variation des prix. Avec Adams Smith, Ricardo, Say, etc. nous passons en effet de l’âge de la pratique empirique à l’âge de la conceptualisation théorique. Toute une réflexion se met en place sur ce qui fait la valeur de telle ou telle marchandise. Le Dictionnaire national ou dictionnaire universel de la langue française de Bescherelle en est encore une fois un parfait écho. S’appuyant sur Condillac, il fonde d’abord la valeur des choses sur « leur utilité, ou, ce qui revient au même, sur l’usage que nous en pouvons faire. (Id.) La valeur des choses est fondée sur le besoin. (Id.) ». Il reprend et développe ensuite l’influence de la rareté sur la valeur :

« Dans un lieu aride, un verre d’eau peut avoir une très grande valeur ; sur le bord d’une rivière, il n’en a presque aucune. (Id.) L’industrie donne de la valeur à quantité de productions qui sans elle n’en auraient pas. (Id.) La valeur de ces pierres brillantes, qui de tout temps ont été regardées comme des ornements précieux, n’est fondée que sur leur rareté et sur leur éclat éblouissant. (Id.) Le cuivre, l’argent et l’or, qu’on emploie dans les monnaies, ont, comme toutes les marchandises, une valeur fondée sur leur utilité ; et cette valeur augmente ou diminue à proportion qu’on les juge plus rares ou plus abondantes. (Id.) »

Les remarques ci-dessus et surtout l’exemple de l’eau préfigurent étonnamment la « fonction d’utilité marginale décroissante » des économistes marginalistes. Le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Larousse va encore plus loin puisque non seulement il cite explicitement le père de l’économie moderne (« Pour la trouver nous allons suivre la voie tracée par Adam Smith dans le sixième chapitre de son livre sur la richesse des nations ») mais contient une véritable bibliographie : « Le Traité d’économie politique de J.B Say ; les Œuvres de Ricardo ; Dumesnil-Marigny, Catéchisme d’économie politique ; J. A. Langlois, l’Homme et la Révolution. » La pensée économique est née et marque de son sceau les dictionnaires.

Autre signe révélateur, dès le premier quart du siècle, le paradigme s’institutionnalise. Il a droit à son temple : le palais de la Bourse. Comme l’écrit Dumas, celui-ci devient « ce qu’était la cathédrale au Moyen Age ». « Alors qu’en 1851, on y cotait 118 valeurs pour un montant global de 11 milliards, en 1869, on en cote 307 pour un volume de 35 milliards » (Marseille, XV, 1997 : 51).

Suivant les préconisations de Saint-Simon, Napoléon III, en favorisant l’investissement, donne encore plus d’ampleur au phénomène. Posant les fondements de l’armature bancaire moderne, le Crédit foncier est fondé en 1852, le Crédit Industriel et Commercial en 1859, le Crédit Lyonnais en 1863, la Société Générale en 1864. L’usage de la monnaie de papier puis du chèque est introduit par une loi en 1865. En conformité avec tout ce qui précède, le fonctionnement de la Bourse est évoqué ou même développé dans le Trousset (1886), dans le Hatzfeld, Darmesteter, Thomas, (1871-1888) ou dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie (1932).

Weber insiste aussi sur le fait que la rationalisation du capitalisme s’est matérialisée par « une juridiction aux effets calculables et une administration régie par des règles formalisées » (2000 : 62). Dans les dictionnaires, cette dimension judiciaire et administrative, apparaît, nous l’avons vu, dès le Furetière. Elle se confirme plus que jamais au XIXe siècle. Nous apprenons par exemple dans le Bescherelle (1856) que « Les mots valeur reçue ne sont pas suffisants d’après la jurisprudence ; il faut ajouter ceux-ci : en espèces, en marchandises, en compte ou tous autres équivalents ». Un peu plus tard, le Littré, en abordant « la valeur-papier », fait explicitement référence à l’administration des postes. Quant au Trousset, non seulement il contient des formules juridiques du type « la date du dit exploit » mais il se réfère constamment au code du commerce et à la jurisprudence la plus récente :

« Les valeurs mobilières, admises à la cote journalière de la bourse, ne peuvent être négociées valablement que par l’intermédiaire des agents de change. Ce monopole est fondé sur l’article 76 du Code de commerce, et il est confirmé par la jurisprudence, notamment par un arrêt de la cour de cassation du 1er juillet 1885 (Aff. Force et Pelletier) ».

Les dictionnaires reflètent aussi parfaitement la spécialisation et la technicisation progressives du nouveau paradigme. Dès L’Encyclopédie, par exemple, l’acception pécuniaire se subdivise en sous-rubriques de plus en plus précises (« Comm. », « terme de lettre-de-change », « Monnoie ») et les définitions commencent à se condenser, à se conceptualiser. A titre d’exemple, alors que, comme nous l’avons dit, la « non-valeur » était définie dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie comme « Certaines parties des tailles ou autres impositions qu’on n’a pû lever », elle devient dans cet ouvrage : « une dette non exigible par l’insolvabilité du débiteur ». Nous avons aussi droit à tout un article sur la « Valeur intrinsèque ». La sixième édition du Dictionnaire de l’Académie emboîte le pas. Par rapport aux précédentes éditions, un article sur les valeurs nominale, réelle ou intrinsèque de la monnaie a été ajouté et la technicisation se poursuit par un élargissement du lexique spécialisé (« valeurs mortes », « Valeurs fictives », « valeurs en compte »). Même constat dans le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Larousse (1866-1877) où de nouveaux concepts surgissent (« valeur vénale », « valeur négative », valeur positive », « valeur de travail », « valeur d’usage », etc.) et où un techno-langage économique semble même se mettre en place. L’exemple traditionnel de la 1ère édition du Dictionnaire de l’Académie « Cette terre est en valeur » y est par exemple défini par « Etat de production en parlant des biens de la terre ». Nous pourrions tenir les mêmes propos pour le Littré qui s’appuyant sur un ouvrage de vulgarisation de l’époque (la Banque rendue facile de P. Giraudeau) distingue : « 1° valeur reçue comptant 2° valeur en compte ; 3° valeur en marchandises ; 4° valeur en moi-même ; 5° rarement valeur entendue ».

La sixième édition du Dictionnaire de l’Académie contient, quant à elle, une nouveauté de taille confirmant la spécialisation du paradigme. Pour la première fois, nous y relevons une lexie promise à un long avenir : « Valeur en termes de Banques et d’Economie[32] politique ». Il faudra cependant attendre le Bescherelle, soit encore une vingtaine d’années, pour voir apparaître une rubrique intitulée « Econ. polit. ».

Intégrant la pensée de ces auteurs, le Larousse définit alors la lexie « valeur » comme aucun autre dictionnaire ne l’avait osé auparavant. Le « Ce que vaut une chose, suivant la juste estimation qu’on en peut faire » de la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie devient « Prix qu’on attache à une chose, à une personne, en raison de son utilité ». Non seulement « valeur » est devenu pleinement et totalement synonyme de « prix » mais pour la première fois « prix » est associé à « personne ». La vie humaine est à son tour marchandisée. Nous retrouvons l’idéologie qui était larvée derrière le suffrage censitaire : les hommes, selon leur utilité, ont plus ou moins de valeur. Quelques lignes plus loin, même si la tonalité humoristique permet de garder encore un peu de distance avec les propos tenus, une citation de Mme Necker conduit à une vision du monde avoisinante : « Les hommes sont comme les monnaies, il faut les prendre pour leur valeur, quelle que soit leur empreinte ». Si l’on ajoute à cela le « Toute valeur naît du travail » de Proudhon qui suit, il n’est pas difficile de deviner que Ricardo et sa « loi de la valeur travail » sont passés par là. La valeur d’une marchandise ne dépend plus de sa rareté ou du désir personnel du consommateur mais de la quantité de travail directe et indirecte qu’il a fallu pour produire cette marchandise. Certes des citations de Rousseau et de Dumouriez nuancent le propos mais toute la réflexion qui suit sur la rentabilité qui exige un « prix de revient, exprimé en peines ou en efforts », inférieur à la valeur d’usage et sur le travail qui constitue « relativement à la valeur d’usage une véritable valeur négative » prouve que ce qui n’était que moyen est devenu fin. Ce n’est plus le marché qui sert à satisfaire les besoins matériels des hommes mais les hommes qui servent à satisfaire l’appétit insatiable du marché. Balayant sur son passage mauvaise conscience religieuse et scrupules moraux, « l’utopie du marché autorégulateur[33]» triomphe et ce n’est évidemment pas un hasard si les dates que Polanyi propose pour délimiter cette période (1830-1930) correspondent parfaitement à celles des dictionnaires que nous sommes en train d’analyser. Les conséquences de cette marchandisation généralisée seront énormes. Calvin estimait que le « peuple » devait être maintenu en état de pauvreté pour rester obéissant à Dieu. Les négociants hollandais sécularisèrent sa pensée en affirmant que les hommes ne travaillent bien que sous la contrainte. Le nouveau paradigme s’accapare sans complexe la pensée des uns et des autres : payer trop cher un salarié, c’est lui enlever une bonne part de sa contrainte et donc l’inciter à moins travailler (Weber, 2000 : 296). Le prolétariat est né.

« Turbulences » ?

En cette fin du XIXe siècle, tout semble donc s’acheter y compris, comme le montre le Littré, ce qui dans la tradition judéo-chrétienne se devait par excellence d’être gratuit, le service : « La valeur doit être définie le rapport qui s’établit par l’échange entre deux ou divers produits ou services, LEVASSEUR, Cours d’Econom. P. 47 » Même constat pour l’immatériel : « Valeur intellectuelle, morale, prix qu’on attache à une chose intellectuelle, morale ». Cependant, le sens figuré qui peut ici être donné à la lexie « prix » annonce une inflexion que confirme quelques lignes plus haut une citation de Condillac : « On voit que si l’art de mettre en valeur les terres avait fait les mêmes progrès que l’art de mettre l’argent en valeur, nos laboureurs ne seraient pas aussi misérables qu’ils le sont. CONDIL. Comm gouv. I, 17 » Certes cette citation montre que l’argent a pour les spéculateurs bien plus de « valeur » que le bien-être des laboureurs mais elle révèle aussi que l’énonciateur est scandalisé par cet état de fait. Nous retrouvons ce même refus de l’économique pur dans le dernier exemple de la huitième acception : « En fait de sentiments, ce qui peut être évalué n’a pas de valeur, CHAMFORT, Max et pens. VI. ».

Autre signe de vacillement, dans le Dictionnaire général de la langue française d’Hatzfeld, Darmesteter et Thomas (1871-1888), le paradigme que nous sommes en train d’étudier n’occupe plus la première place mais la seconde. Enfin, dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie, (1932), contre toute attente, réapparaît mot pour mot la définition de l’édition de 1832 où « valeur » n’est pas associé à « prix » mais à « juste[34] estimation ». Quant à la rubrique « banque et économie politique », loin de trôner en début d’article, elle suit deux développements sur les mathématiques et la musique. Comment comprendre ces inflexions ? Certes par la prise de conscience de l’aliénation du prolétariat, par l’influence de la pensée de Fourier, Saint-Simon, Proudhon, Marx, par les textes d’Hugo, de Zola et bien d’autres, par les sarcasmes de Flaubert et de Rimbaud, par le scandale de Panama, par la faillite de l’emprunt russe, par les réflexions de Veblen[35] sur la vie de la classe oisive, par celles de Simmel[36] sur la dissolution des valeurs que peut entraîner l’argent, par le nouveau libéralisme de John Stuart Mill, par ce que les économistes ont appelé « le fordisme », par la révolution de 1917 mais aussi par la montée en puissance d’un troisième paradigme qui d’ailleurs n’est pas sans lien avec tous les faits précités.

III) LE PARADIGME DEMOCRATIQUE

« Démarrage » du paradigme

Nous pouvons peut-être déceler des traces de ce nouveau paradigme dès le Furetière dans lequel nous pouvons lire, « Se dit aussi de tout autre estimation que celle de l’argent » et cela d’autant plus que cette distinction entre valeur pécuniaire et valeur non pécuniaire est accentuée par la présentation typographique. Cependant, les remarques définitoires révèlent un flottement indéniable et ramènent assez rapidement au pécuniaire : « On dit […] qu’une chose est en valeur, pour dire qu’on la vend bien. » A cause de la polysémie de l’adjectif, le paragraphe qui suit est tout aussi ambigu : « se dit absolument pour signifier ce qui est précieux ». S’y mélangent, sans qu’il soit véritablement possible de les séparer, dimension pécuniaire et dimension artistique : « On luy a pris un diamant de valeur. Il a des meubles de valeur. Tous les tableaux de ce cabinet sont de valeur ». Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie est aussi présent, en avant dernière position, juste avant la lexie « non valeur », un développement qui ne se relie vraiment que très indirectement au paradigme bourgeois : « se dit aussi, De l’estimation qu’on fait à peu près de quelque espace de lieu ou de temps, & de quelqu’autre chose que ce soit. Nous avons fait en nous promenant la valeur de deux lieuës, il n’a pas esté à l’Eglise la valeur d’une heure, il n’a beu la valeur d’un verre de vin ». La distance, le temps, la contenance ont des valeurs. Autrement dit, un élément matériel ou immatériel peut avoir une valeur en soi. Cependant, comme dans le dictionnaire précédent, les indéfinis « quelque espace », « quelqu’autre chose » montrent bien que nous sommes encore au royaume de l’imprécision et de l’approximation. Elargissement du paradigme bourgeois, avènement d’un nouveau paradigme, mélange de ces deux paradigmes ? Il est bien difficile de faire objectivement la part des choses.

C’est pourquoi le véritable acte de naissance du nouveau paradigme nous semble plutôt se trouver dans la troisième édition du Dictionnaire de l’Académie (1740) où deux acceptions totalement nouvelles apparaissent :

« En musique, on appelle, Valeur, La durée que doit avoir chaque note relativement à la figure. La valeur d’une blanche est la double valeur d’une noire.

Il se dit aussi, en parlant De la juste signification des termes suivant l’usage reçû. Cet homme n’entend pas la valeur des termes dont il se sert. »

Certes, ces deux définitions sont en fin d’article mais si l’on ajoute le fait qu’elles se suivent et précèdent celle sur la distance, le temps et la contenance, nous voyons qu’un nouvel ensemble cohérent est en train de se créer. En effet, à chaque fois, les éléments désignés tirent leur valeur d’eux-mêmes. La valeur que l’on peut induire de ces acceptions n’est ni le courage, ni la fierté, ni la distinction. Elle n’est pas plus le rentable, l’utile ou le sérieux mais plutôt une valeur que l’on pourrait qualifier d’intrinsèque. Le fait que ce nouvel ensemble occupe dix-sept lignes sur quarante et une preuve que le phénomène observé n’est pas qu’anecdotique. Pour rappel, dans ce même dictionnaire, le paradigme féodalo-aristocratique n’a déjà plus droit qu’à six lignes.

Pour bien comprendre ce qui est en train de se passer, il est nécessaire de mettre en parallèle ces nouvelles acceptions et les écrits de Shaftesbury et Hutcheson, écrits qui, comme le fait remarquer Todorov, vont générer quelques années plus tard (1750), dans un essai d’Alexander Baumgarten, l’apparition d’une lexie promise à un long avenir, la lexie « esthétique ». Bien sûr, depuis toujours les hommes ont apprécié la beauté mais elle n’était pas une fin en soi :

« Le paysan peut admirer la belle forme de son outil agricole, mais celui-ci doit avant tout être efficace. Le noble apprécie les décorations de son palais, mais il leur demande d’abord d’illustrer son rang aux yeux de ses visiteurs. Le fidèle est enchanté par la musique qu’il entend à l’église, par les images de Dieu et des saints qu’il y voit, mais ces harmonies et ces représentations sont mises au service de la foi. [37] »

L’utilitaire et le rationnel, valeurs essentielles du paradigme précédent, vont soudain faire place au gratuit et au sensible :

« Le fait nouveau, surgissant dans l’Europe du XVIIIe siècle, sera d’isoler cet aspect secondaire d’activités multiples, et de l’ériger en incarnation d’une seule attitude, la contemplation du beau, attitude d’autant plus admirable qu’elle emprunte ses attributs à l’amour de Dieu » (Ibid.).

Cette dernière remarque de Todorov révèle que, comme les deux précédents, le nouveau paradigme passe par une phase de sacralisation. Shaftesbury, dans sa Lettre sur l’enthousiasme, estime effectivement que l’enthousiasme est le signe d’une présence divine chez l’artiste[38]. Cette sacralisation est confirmée par le fait que pour la première fois des lieux ne tarderont pas à être entièrement « consacrés » aux oeuvres :

« Pour les tableaux, on installera des salons, des galeries, des musées : le British Museum ouvre ses portes en 1733, les Uffizi et le Vatican en 1759, le Louvre en 1791. La réunification en un seul lieu de tableaux […] les réserve maintenant à un usage unique : celui d’être contemplés et appréciés pour leur seule valeur esthétique » (Todorov, 2007 : 44).

Cependant Shaftesbury et Hutcheson sont avant tout des moralistes. L’un et l’autre se rattachent au platonisme et d’ailleurs le titre d’un des ouvrages de Hutcheson rapproche symptomatiquement Beau et Bien : Recherches sur l’origine de nos idées de beauté et de vertu. L’un et l’autre s’opposent aussi au pessimisme de Hobbes et au rationalisme de Locke. Ils postulent l’existence en tout homme d’un moral sense naturel. Hutcheson tente de prouver ce moral sense par le jugement désintéressé que

« nous portons sur des actions ou plutôt sur la personne même qui les a accomplies ; sans quoi, « nous aurions les mêmes sentiments pour un champ fertile que pour un ami généreux […] ; nous n’admirerions pas plus une personne qui a vécu dans un pays ou un siècle éloignés que nous n’aimons les montagnes du Pérou […] ; nous aurions la même inclination pour les êtres inanimés que pour ceux qui sont raisonnables »» (Bréhier, 2004 : 1009-1010).

Il estime, et c’est important pour notre propos, que ce sens moral n’a ni un fondement religieux ni un fondement social. Preuve en est, nous méprisons les traîtres à leur pays et admirons les ennemis généreux. Autrement dit, contrairement à Hobbes qui ne voyait dans l’homme qu’égoïsme, Shaftesbury et Hutcheson sont en train de nous dire que tout être a une inclination pour le bien. Autrement dit encore, l’Homme n’est pas un pitoyable Adam éternellement pécheur, un loup qui doit être amené de force à la vertu par une contrainte extérieure mais bel et bien un être qui a une valeur intrinsèque. La pensée de ces philosophes aura une forte influence au XVIIIe siècle et Diderot d’ailleurs en sera un des passeurs puisqu’il traduira en 1745 l’Essai sur le mérite et la vertu de Shaftesbury.

La définition de la lexie « valeur » de L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert se ressent de cette conception. Certes, il n’y est pas encore question, en ce qui concerne les hommes, d’une valeur autre que la valeur féodalo-aristocratique mais nous y découvrons un long article de Rousseau intitulé « VALEUR DES NOTES ». La musique devient sujet d’intérêt, non pas en tant que serviteur de l’Eglise ou du pouvoir mais en tant qu’elle-même. Certes, le texte de Rousseau n’est pas premier, il suit un développement de Jaucourt sur l’acception pécuniaire, mais, déjà, il est beaucoup plus long que ce dernier et surtout il précède plusieurs développements sur les lettres de change, la monnaie ou la bravoure perdue. La sacralisation y est présente par le fait qu’au-delà du purement technique, Rousseau voit dans le rythme et la mesure rien de moins que « l’ame » de la musique.

« Décollage » du paradigme

Dès cet ouvrage, le paradigme semble aussi commencer à s’élargir. Les notes et les mots ne sont plus les seuls éléments à posséder une valeur intrinsèque. Nous l’avons vu, un élément naturel comme l’eau a aussi sa propre valeur. Confirmant le processus engagé, la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie (1798) démultiplie, quant à elle, l’acception linguistique en la doublant d’une dimension rhétorique : « On dit figurément, Donner de la valeur à ce qu’on dit, pour, Prononcer d’une manière qui rend l’auditeur attentif. » De plus, contrairement à ce qui se passait dans l’édition précédente où « valeur » semblait de plus en plus se réduire à son acception économique au point que la seule exception mentionnée était considérée comme familière et était précédée d’une réserve, nous pouvons observer un mouvement inverse : « On dit aussi dans un autre sens, Attacher de la valeur. Il ne faut pas attacher beaucoup de valeur à cela. Il ne faut pas en faire grand cas ». Le sens propre s’élargit à tous ses sens figurés. La valeur n’est plus seulement attribuée à une marchandise, à un bien, mais à des paroles, à des actes qui n’ont pas été exécutés dans le but d’une rétribution financière.

Les dictionnaires du XIXe siècle amplifient le mouvement observé. La peinture s’empare à son tour de la lexie « valeur ». On lit par exemple dans le Bescherelle : « Peint. Degré d’élévation, effet d’un ton de couleur relativement aux tons avoisinants. » La sculpture suit une vingtaine d’années plus tard, dans le Littré : « Valeur se dit aussi en sculpture par rapport aux formes ». Il faudrait ajouter que si la part de plus en plus importante donnée aux mathématiques doit être, comme nous l’avons vu, reliée au paradigme précédent, cette expansion peut être aussi lue comme un élargissement du nouveau paradigme et cela d’autant plus que contrairement par exemple à la physique ou à la biologie, les mathématiques se revendiquent comme sciences non appliquées, comme domaine trouvant sa valeur en lui-même. Le Larousse introduit quant à lui une thématique complètement inattendue, celle du turf. La valeur y est définie comme « Intérêt pécuniaire attaché à une course ». Cet exemple est intéressant parce qu’il montre qu’avant de prendre sa propre autonomie, bien souvent, le nouveau paradigme se mêle à l’ancien et essaime dans toutes les directions.

Ce n’est que dans une phase suivante qu’il s’unifie, trouve ses frontières, se solidifie. Si nous le comparons aux deux paradigmes précédents nés respectivement avant le Xe siècle et aux alentours du XIIIe siècle, le paradigme que nous étudions est en fait tout jeune et, comme le prouve le méli-mélo des dictionnaires contemporains certainement encore bien loin d’être totalement affermi. Cependant, il semble possible de détecter dès les dictionnaires du XIXe siècle une tendance, un mouvement, vers l’affermissement. Dans Le dictionnaire français et géographique de Babault (1836), par exemple, les définitions étant à chaque fois courtes, le rédacteur, obligé d’aller à l’essentiel, propose le texte suivant :

« VALEUR, s. f. Prix d’une chose, ce qu’elle vaut, équivalent, –, durée d’une note. T. de mus. à des mots, leur acception, leur signification précise. Terre en –, terre cultivée, ensemencée. T. d’agric. –, bravoure, vaillance. »

Nous retrouvons les trois paradigmes que nous avons détectés. Sans surprise, le paradigme bourgeois a la première place et le paradigme féodalo-aristocratique la dernière mais les différentes acceptions du troisième paradigme, même si elles ne sont pas encore réunies sous un concept unifiant, sont toutes à la suite les unes des autres et, en nombre de mots, l’emportent. Même constat un peu plus tard dans le Bescherelle où les définitions mathématiques, musicale, picturale et linguistico-rhétorique se suivent. Le Littré est divisé quant à lui en douze définitions. La première concerne sans ambiguïté le paradigme féodalo-aristocratique, la troisième et la quatrième, toujours sans ambiguïté, le paradigme bourgeois. La deuxième assure en quelque sorte le passage de l’un à l’autre. Les cinquième et sixième qui correspondent respectivement à l’acception mathématique et au terme de turf font le lien avec le dernier paradigme. De ce point de vue, le Littré mérite donc bien sa réputation, il est une parfaite matérialisation de la progression socio-sémantique que nous venons de dégager. Etant donné que huit définitions sur douze peuvent d’une façon ou d’une autre être rattachées au nouveau paradigme, il confirme aussi que ce dernier certes manque encore d’unité mais est bel et bien en train de s’affirmer.

Parallèlement, et là encore vu le peu d’ancienneté du paradigme ce n’est qu’un début encore bien balbutiant, les définitions ne cessent de se spécialiser. L’article de Rousseau sur la musique dans L’Encyclopédie est de ce point de vue totalement précurseur. Les finalités de l’ouvrage expliquent sûrement ce fait. Mais même si cela est encore bien timide, les dictionnaires du XIXe siècle suivent la voie tracée. Concernant toujours la musique, le Littré par exemple s’appuyant sur le Dictionnaire de plain-chant de J. D’Ortigue explique qu’

« Autrefois la valeur des notes n’était pas réglée sur la notion de mesure, c’est-à-dire sur une division mathématique du temps ; elle se rapportait à la quantité des syllabes, à la prosodie ou rhythme poétique ; et, selon que le rhythme qui en résultait était ternaire ou binaire, les valeurs étaient également ternaires ou binaires, parfaites dans le premier cas, imparfaites dans le second cas. »

Il est aussi intéressant de remarquer pour notre propos que selon ce dictionnaire même les silences se mettent à avoir une valeur. La valeur picturale, elle aussi, même si ce n’est pas dans les mêmes proportions, se technicise. Pour en prendre conscience, il suffit de comparer les textes du Bescherelle et du Larousse séparés pourtant d’à peine vingt ans :

« Peint. Degré d’élévation, effet d’un ton de couleur relativement aux tons avoisinants. Ce ton manque de valeur. Il faut éteindre certains tons pour donner de la valeur à d’autres. Il faut rehausser ces tons pour les porter à la valeur convenable. »

« Peint. Intensité relative : La VALEUR des tons et des couleurs. Il concentre bien ses clairs et leur donne beaucoup de VALEUR. Il exagère la VALEUR des premiers plans pour reculer ses fonds. »

Même constat pour l’acception linguistique. C’est particulièrement net dans les dictionnaires du XXe siècle où des références implicites et explicites à Saussure apparaissent. Par exemple dans le dernier Petit Robert : « IV IMPORTANCE D’UN ELEMENT DANS UN SYSTEME [...] LING. Sens (d’un mot) limité ou précisé par son appartenance à une structure (champ associatif, contexte). « Dans la langue, chaque terme a sa valeur par son opposition à tous les autres termes «  (SAUSSURE). »

Nouveau paradigme ou effritement aléatoire des deux précédents ?

Aussi intéressantes soient-elles, ces nouvelles acceptions nous ont cependant insensiblement éloignés de notre conceptualisation de départ qui considérait comme valeur « tout repère ou idéal (revendiqué, au moins durant un temps, comme éthique et sacré) qui en motivant et justifiant les jugements, discours et actes d’un groupe social ou d’un individu contribue à le fonder et à l’affermir. » Certes, association platonicienne beau/vrai/bien oblige, les nouvelles acceptions peuvent être reliées, via l’esthétique, à l’éthique. Certes encore, le concept d’enthousiasme et les références à l’âme ramènent au sacré. Certes toujours, après l’honneur, le courage, la distinction, après le rentable, l’utile, le sérieux et la liberté nous avons découvert une nouvelle famille de valeurs, les valeurs intrinsèques. Ces valeurs servent à chaque fois dans les spécialités en question de système de référence et sont donc des repères qui motivent et justifient les jugements, discours ou actes des spécialistes des domaines concernés. Dimension éthique et sacrée, repères, idéaux, motivation et justification des jugements, discours et actes… mais qu’en est-il du groupe social ? Autant il était évident que des valeurs comme l’honneur, le courage, la distinction permettaient à l’aristocratie de construire son identité, autant il était de même évident que le rentable, l’utile, le sérieux, la liberté étaient fondateur de la bourgeoisie, autant il semble bien difficile de déterminer quel groupe social, au-delà des spécialités évoquées, est fondé et affermi par les valeurs intrinsèques. Devons-nous remettre en question l’existence du troisième paradigme et ne voir dans les dernières acceptions apparues qu’une sorte d’effritement aléatoire de celles des deux premiers ?

Avant de prendre position, commençons par rappeler une première spécificité de la nouvelle sensibilité esthétique. Alors qu’auparavant la perspective du créateur était privilégiée, soudain c’est celle du spectateur qui devient première (Todorov, 2007 : 41-42). Les traités sur l’art étaient jusqu’alors des arts poétiques, des sommes de conseils visant à perfectionner la pratique des artistes. A partir des écrits de Shaftesbury et Hutcheson, ils décrivent les processus de perception, dissertent sur les critères de jugement, sur le bon goût, sur la valeur esthétique de telle ou telle œuvre. Les Salons de Diderot en sont la meilleure preuve. Todorov relie cette évolution à la mutation de la société européenne. Les artistes ne créent plus pour des mécènes mais pour un public bien plus large :

« Ce qui était réservé à quelques-uns est devenu accessible à tous ; ce qui était soumis à une hiérarchie rigide, celle de l’Eglise et du pouvoir civil, met maintenant à égalité tous ses consommateurs. L’esprit des Lumières est celui de l’autonomie de l’individu ; l’art qui conquiert son autonomie participe du même mouvement. L’artiste devient une incarnation de l’individu libre, son œuvre s’émancipe à son tour » (Todorov, 2007 : 47-48).

Autrement dit, l’avènement de l’approche esthétique correspond à un début de démocratisation de l’art. Alors que seule l’élite aristocratique pouvait « posséder » l’art, tout le monde peut le « contempler ». Certes, nous avons aussi certainement là un symptôme du paradigme bourgeois qui par ce moyen peut grignoter un des domaines réservés de son plus grand adversaire et modèle mais la conséquence n’en reste pas moins que la nouvelle sensibilité n’intègre plus seulement l’élite sociale.

L’avènement au XIXe siècle d’une nouvelle acception de la lexie « valeur », celle qui a servi de fondement à toute la réflexion ci-dessus, confirme ce qui précède :

« C’est également au XIXe siècle que le mot, dans un contexte abstrait, désigne ce que le jugement personnel estime vrai, beau, bien, s’accordant plus ou moins avec le jugement de l’époque (ap. 1850, valeurs morales, littéraires, Taine)[39] ».

Perelman et Olbrechts-Tyteca font remarquer dans leur Traité de l’Argumentation que la lexie valeur, avec cette acception, est synonyme de ce que Descartes appelait « opinion », à savoir un « objet d’accord permettant une communion sur des façons particulières d’agir » (2000 : 99). Le changement de dénomination est en soi des plus révélateur. Pour les anciens, l’opinion d’un groupe donné n’est pas vérité indiscutable mais affirmation seulement vraisemblable, probable, et donc en tant que telle précaire, sujet à caution. Le changement de lexie prouve qu’à partir d’une certaine époque, ce qui n’était qu’opinion devient « valable ». Autrement dit, le point de vue d’un groupe humain « vaut » quelque chose. Autrement dit encore, le point de vue de l’élite aristocratique et bourgeoise n’est plus le seul recevable.

Une troisième remarque aidera à aller un plus loin. Les acceptions du troisième paradigme, et le Littré en est une parfaite synthèse, tendent de plus en plus vers l’humain. Si les premières traces de ce paradigme correspondent à du temporel et du spatial, dès 1740, nous l’avons vu, sont concernés la musique et le langage puis un peu plus tard les mathématiques. La huitième acception du Littré fait un pas de plus : « Valeur intellectuelle, morale, prix qu’on attache à une chose intellectuelle et morale ». La neuvième acception fait le grand saut : « se dit, en un sens analogue, des personnes. Les hommes qui ont quelque valeur. Bouhours. NOuv. Rem., blâme cette locution, qui, usitée dès le XVIIe siècle, s’est conservée dans l’usage ». Ce ne sont plus les objets, les notes, les mots, les ouvrages qui ont une valeur propre (autre que celle du sang ou celle économique) mais bel et bien les hommes, chaque homme, tous les hommes. Shaftesbury et Hutcheson ont gagné. Certes, les réticences de Bohours révèlent encore une gêne, gêne sans doute plus sociale que lexicale. Le saut est difficile à faire car il remet en cause à la fois la vision du monde aristocratique, qui est précisément fondée sur le fait que certains hommes ont de la valeur et d’autres non, et la vision bourgeoise méritocratique qui estime que le travail, la réussite, l’argent sont le signe de la valeur, que la valeur se voit au résultat et n’est donc aucunement une caractéristique de tous les hommes. Il faudra d’ailleurs attendre 1932 pour que l’Académie officialise cette définition : « Se dit dans un sens analogue des Personnes. Un homme de valeur. Cet homme a une grande valeur. C’est un écrivain, un historien de valeur. » Même aujourd’hui si dans un dictionnaire comme Le Petit Robert cette acception est devenue la première, elle n’occupe que onze lignes (dont deux évoquant le paradigme féodalo-aristocratique) contre trente-cinq pour le deuxième paradigme. Dans le Petit Larousse de 2009, l’évolution en cours semble encore moins entérinée : le deuxième paradigme a toujours la première place et il occupe trois fois plus de texte que la plus développée des autres définitions.

Terminons en observant que les premières acceptions du troisième paradigme hiérarchisent à chaque fois les éléments décrits. Dans le Dictionnaire de l’Académie, les notes sont classées et nommées en fonction de leur valeur. Les blanches valent deux fois plus que les noires. Les significations d’un terme sont aussi présentées comme plus ou moins « justes ». Nous pouvons faire le même constat dans le Bescherelle qui justement cite le Dictionnaire de l’Académie dans sa définition musicale et qui surtout semble avoir rédigé sa rubrique picturale à partir de l’analogie sociale :

« Degré d’élévation, effet d’un ton de couleur relativement aux tons avoisinants. Ce ton manque de valeur. Il faut éteindre certains tons pour donner de la valeur à d’autres. Il faut rehausser certains tons pour les porter à la valeur convenable. »

Les tons semblent être aux couleurs ce que les individus sont à la société. Certains sont « élevés », d’autres n’ont pas assez de valeur. Certains sont « convenables », d’autres non. Cependant, « rehausser » est présenté comme un impératif nécessaire. Comme si une réflexion sociale était en train de se mettre en place, il est même explicitement dit que le rabaissement des uns permet l’élévation des autres. Extrapolation hasardeuse ? Encore que… Dans la société française de l’époque, un Blanc ne vaut-il pas deux Noirs ? En tous les cas, il est indéniable que dans les dictionnaires de la fin du XIXe siècle la hiérarchisation héritée des deux précédents paradigmes est de plus en plus remise en cause. Dans le Larousse, nous pouvons par exemple lire : « L’honneur fait la VALEUR du soldat, le crédit du négociant, le respect mutuel et la confiance (E. Scherer) ». Cette citation résume tout ce qui précède. Le soldat rappelle le monde féodalo-aristocratique, le crédit est une valeur typiquement bourgeoise et l’on voit sourdre en fin de phrase deux nouvelles valeurs, conséquences directes de la croyance en la valeur intrinsèque de chaque humain, le respect et la confiance en l’autre, quel qu’il soit, noble, bourgeois ou simple peuple. Après la Liberté, voici donc la Fraternité qui surgit. Le Littré termine sa première acception par une « extension » qui va exactement dans la même direction et qui montre que le nouveau paradigme est en train de récupérer, de phagocyter le premier, signe encore une fois de l’ascension de la nouvelle vision du monde mais aussi cause de la confusion et du désordre qui règnent dans les dictionnaires du XXe siècle : « Nos magistrats ont montré en plus d’une occasion la vérité de ce que Cicéron dit dans ses Offices, qu’il y a une valeur domestique et privée, qui n’est pas de moindre prix que la valeur militaire (Rollin) ». Tous les êtres ont une valeur, ces valeurs se valent. Cette fois, c’est l’égalité qui redresse l’échine. Certes, celle-ci n’est pas une valeur nouvelle. La revendication égalitaire est au cœur du paradigme bourgeois. Ces derniers ne souhaitent la plupart du temps d’ailleurs rien de plus que d’être anoblis. Mais, précédemment, l’égalité demandée était celle du mérite. Si deux êtres ne faisaient pas preuve d’un mérite comparable, il paraissait normal qu’ils ne soient pas égaux. Avec le nouveau paradigme, l’égalité est de nature. Tout homme a une valeur intrinsèque, différente de celle de son voisin, mais reconnue par la société. L’égalité ne se gagne plus, elle est d’essence.

Récapitulons. Le nouveau paradigme en prenant en compte la réception plus que la création s’adresse à un public qui s’élargit, qui se démocratise. En appelant « valeur », ce qui jadis n’était qu’« opinion », il dit clairement que toute opinion émanant d’un groupe est digne d’intérêt. En tendant de plus en plus vers l’humain, il montre qu’en fait tout homme a une valeur. En remettant enfin en cause les hiérarchies, il affirme que cette valeur ne dépend aucunement de la place dans la société et commence donc à laisser entendre que tous les hommes sont égaux. Les dernières acceptions apparues ne sont donc pas un effritement aléatoire des acceptions des paradigmes précédents. Les valeurs qui en émanent (valeurs intrinsèques de chaque être, respect, confiance en l’autre, égalité, fraternité) non seulement motivent et justifient les jugements, discours et actes d’un groupe social mais contribuent aussi à fonder et à affermir ce groupe social qui n’est bien sûr rien d’autre que le Peuple. Même s’il n’en est encore qu’au début de son existence, au dix-huitième siècle, un nouveau paradigme a donc bel et bien surgi : « le paradigme démocratique ».

En conclusion, derrière la multitude désordonnée des acceptions de la lexie « valeur », il est possible de dégager un certain nombre de « valeurs » comme d’une part la force, la vertu, la magnanimité, la libéralité, la loyauté, la courtoisie, le courage, la bravoure, l’honneur, la fierté, la distinction, la supériorité, d’autre part le sérieux, le consciencieux, l’utile, le pragmatique, l’efficace, le rationnel, le rentable, le profit, le mérite, la liberté, l’égalité, et enfin la valeur intrinsèque, la gratuité, la sensibilité, le respect, la confiance en l’autre, l’égalité, la fraternité. Ces différentes « valeurs » non seulement confirment que la lexie « valeur » est un étonnant « avaleur de valeurs » mais surtout permettent de dégager trois paradigmes fondamentaux : le paradigme féodalo-aristocratique, le paradigme bourgeois et enfin le paradigme démocratique.

Un sondage lexicologique, bien sûr insuffisant et qu’il faudrait compléter par l’exploration d’un plus grand nombre d’oeuvres, confirme ce découpage. Les pièces de Corneille, selon le logiciel hyperbase, contiennent en effet cent cinquante-huit occurrences de la lexie « valeur ». 100 % de ces occurrences concernent le premier paradigme. En toute cohérence, dans plusieurs vers, « valeur » est accompagné des expansions adjectivales « haute », « fière », « peu commune », « insigne », « éclatante ». Tout aussi symptomatiquement, Le Cid et Don Sanche d’Aragon sont les oeuvres ayant le plus souvent cette lexie, respectivement dix-huit et seize occurrences, alors que Cinna ne la contient pas une seule fois. Nous le voyons, si la « valeur » est caractéristique de la vieille noblesse, elle n’est pas spontanément attribuée au « roi ». Nous voyons aussi avec Don Sanche que la « valeur » est en train de glisser des grands féodaux aux serviteurs de l’Etat. Cela coûtera d’ailleurs cher à Corneille puisque « Le refus d’un illustre suffrage [sans doute Condé] dissipa les applaudissements que le public lui [Don Sanche] avait donnés trop libéralement[40] ». Si nous sondons maintenant Les Rougon-Macquart, nous pouvons détecter quatre-vingt-quatre occurrences de « valeur » ou « valeurs », aucune n’appartient au premier paradigme mais soixante-quatorze correspondent au deuxième soit quatre-vingt huit pour cent de l’ensemble. Inutile de préciser que quarante et une de ces occurrences se trouvent dans L’Argent. Enfin, dans La Recherche du temps perdu, hyperbase détecte deux cent vingt-six occurrences des deux lexies que nous étudions. Une bonne trentaine correspond au premier paradigme, une vingtaine au second, aux alentours de cent soixante-dix au dernier, soit cette fois soixante-quinze pour cent de l’ensemble des occurrences. A noter qu’une grande proportion de ces dernières évoque les valeurs artistique, intellectuelle et humaine et que Proust utilise même deux fois les expressions « valeur esthétique » et « valeur intrinsèque ».

IV) LA STRUCTURE DES EVOLUTIONS IDEOLOGIQUES

Tout ce qui précède montre donc que, comme l’avaient pressenti Perelman et Olbrechts-Tyteca, les valeurs abstraites, contrairement aux valeurs concrètes, sont un formidable instrument de changement social :

« Peut-être le besoin de changement, en Occident, a-t-il incité à l’argumentation sur les valeurs abstraites se prêtant mieux à poser des incompatibilités. Par ailleurs, la confusion de ces notions abstraites, permettrait, après que ces incompatibilités ont été posées, de former de nouvelles conceptions de ces valeurs. Une vie intense des valeurs serait ainsi rendue possible, une refonte incessante, un remodèlement constant » (2000 : 106-107).

Evidemment, il est bien hasardeux de théoriser à partir de seulement trois paradigmes (dont deux inachevés) et de quelques dictionnaires datant au mieux du XVIe siècle. La tentative de contribution à une réflexion sociologique sur l’évolution des paradigmes idéologiques qui suit ne se veut donc qu’une hypothèse à confirmer, infirmer ou nuancer mais, à la lumière de l’analyse ci-dessus, il semblerait bien que le même processus et les mêmes cinq étapes se répètent constamment et que ce processus ne soit pas sans similitudes avec celui dégagé par Kuhn dans La Structure des Révolutions scientifiques.

« Démarrage du paradigme »

Effectivement, à chaque fois, en un premier temps, un groupe social minoritaire se construit en s’appuyant sur quelques valeurs premières : « il nous faut réaliser combien un paradigme peut être limité, tant en envergure qu’en précision, au moment de sa première apparition » (Kuhn, 2008 : 46).

Etant donné que « [c]e que voit un sujet dépend à la fois de ce qu’il regarde et de ce que son expérience antérieure, visuelle et conceptuelle, lui a appris à voir » (Ibid., 160), dès que les valeurs en question sont sacralisées et moralisées suit une transformation de la perception du monde. Kuhn montre par exemple que « les scientifiques aperçoivent des choses neuves et différentes alors qu’ils regardent avec des instruments pourtant familiers dans des endroits qu’ils avaient pourtant déjà examinés » (Ibid., 157). Cette remarque est parfaitement transposable à notre étude. Il faut par exemple attendre le début du premier paradigme pour que la violence et l’immoralité de l’élite, qui existaient pourtant certainement depuis des lustres, soient soudain perçues comme choquantes et inacceptables. Même constat concernant le deuxième paradigme. Une fois sacralisé, l’argent, qui jusqu’alors était considéré comme honteux, devient soudain le moyen de plaire à Dieu. A la même période, on prend conscience que le temps, auparavant synonyme de don gratuit de Dieu, peut être aussi synonyme de profit et l’on se met alors à entrecouper les longues plages qui séparaient les offices religieux par les tintements des beffrois des bourgs et même un peu plus tard par le tic-tac des premières horloges. De même, le regard sur le travail et sur la main d’œuvre, nous l’avons vu, change complètement. Todorov nous a aussi montré qu’avec l’avènement du troisième paradigme, les œuvres d’art ne sont plus observées de la même façon.

« Décollage du paradigme »

Cette évolution semble à chaque fois accompagnée d’un accroissement et d’un élargissement des valeurs du paradigme, élargissement qui n’est pas sans danger pour celui-ci. Le flou, l’éparpillement, la dilution et la dissolution menacent.

La conséquence ne tarde alors guère. Mouvement de balancier oblige, le paradigme s’affermit : « c’est un objet destiné à être ajusté et précisé dans des conditions nouvelles ou plus strictes » (Ibid., 45). Il prend des contours plus nets, se détermine, s’affirme, au détriment des dimensions sacrée et morale qui commencent, elles, à reculer.

« Vitesse de croisière du paradigme »

Si nous transposons au domaine scientifique, l’étape suivante correspond tout à fait à ce que Kuhn appelle la « science normale » (Ibid., 29). Les personnes concernées « adhèrent aux mêmes règles et aux mêmes normes » (Ibid., 30), règles et normes souvent tacites voire inconscientes (Ibid., 30). Bien sûr, si ces règles et normes sont conceptuelles, théoriques, instrumentales et méthodologiques en sciences, elles sont ici avant tout morales, sociales et comportementales. La perspective est aussi de plus en plus cumulative : « le progrès semble à la fois évident et certain » (Ibid., 223). La noblesse est effectivement persuadée qu’elle contribue à l’avènement du royaume de Dieu. Elle voit dans « La Jérusalem délivrée » une étape déterminante vers « La Jérusalem céleste ». Le concept de progrès est encore plus présent dans le paradigme bourgeois. Il n’est plus céleste mais terrestre. Les théories de l’Histoire en sont la meilleure preuve.

L’affermissement observé plus haut se concrétise alors par une rationalisation, des conceptualisations et des théorisations de plus en poussées. Institutionnalisation et spécialisation suivent. L’avènement de l’Héraldique, de l’Economie et même peut-être de la philosophie esthétique ou des sciences politiques confirme ainsi que « c’est souvent le simple fait de trouver un paradigme qui, […] fait une spécialité ou tout au moins une discipline » (Ibid., 41). Exactement comme en sciences (Ibid., 42), plus le paradigme progresse, plus il devient aussi l’affaire de « professionnels ». La complexification croissante des articles « économiques », « musicaux », « linguistiques » est la confirmation de cette tendance. C’est que l’essor du paradigme entraîne

« la construction d’un équipement compliqué, le développement d’un vocabulaire et de techniques ésotériques, et un affinement des concepts qui les éloigne de plus en plus de leur signification courante et habituelle » (Ibid., 98).

Cet affermissement et cette spécialisation doivent être analysés comme « une tentative pour forcer la nature à se couler dans la boîte préformée et inflexible que fournit le paradigme » (Ibid., 46). Tentative qui n’est pas sans conséquences puisqu’elle « conduit […] à une restriction énorme du champ de vision de l’homme de sciences et à une résistance considérable aux changements de paradigmes. La science devient de plus en plus rigide » (Ibid., 98). A ce stade, non seulement le paradigme n’est en effet jamais remis en cause mais surtout il n’est jamais vraiment « dirigé vers les nouveautés » (Ibid., 98). Il tend même plutôt à les supprimer. Les nobles, nous l’avons vu, refusent par exemple d’être confondus avec les bourgeois et font tout ce qu’ils peuvent pour entraver la montée de cette nouvelle classe. Les bourgeois refusent quant à eux de concéder de la valeur à ce qui n’est pas utile, à ce qui ne rapporte pas, refusent de donner le droit de vote à ceux qui n’ont pas prouvé, par leur réussite économique, leur valeur. C’est peut être aussi ce que nous sommes en train de vivre avec le retour en force d’un libéralisme qui n’est pas sans rappeler celui des grandes heures du XIXe siècle. Consensus de Washington, nouveau 22 mai 1781 ? Milton Friedman, nouvel Henri de Ségur ?

« Turbulences »

Cette restriction du champ de vision, cette peur du neuf, ces raidissements débouchent sur « la conscience d’une anomalie », scientifique chez Kuhn, sociale et éthique dans l’histoire des idéologies. La désacralisation et l’évidement moral qui accompagnent la victoire du paradigme, et sont même sans doute une des conséquences de cette victoire, conduisent en effet le groupe social asservi à une sensation de malaise, à la conscience d’une anormalité qui incite à « une exploration, plus ou moins prolongée, du domaine de l’anomalie » (Ibid., 83).

Questions, réflexions, débats, critiques se multiplient alors. Là encore le parallèle avec le domaine scientifique est frappant :

« La période antérieure à la formation d’un paradigme, en particulier, est régulièrement marquée par des discussions fréquentes et profondes […] D’ailleurs, les discussions de ce genre ne disparaissent pas une fois pour toutes avec l’apparition du paradigme. Bien qu’elles soient presque inexistantes durant les périodes de science normale, elles se reproduisent régulièrement juste avant et pendant les révolutions scientifiques aux moments où les paradigmes sont attaqués et susceptibles de changer » (Ibid., 77).

« Notons […], que les problèmes qui se sont trouvés à l’origine de l’échec sont tous d’un type connu depuis longtemps. L’activité antérieure de la science sociale avait donné à chacun toute latitude de les considérer comme résolus ou quasi-résolus, ce qui explique pourquoi le sentiment d’échec, quand il apparut, fut si aigu » (Ibid., 111). Effectivement, en ce qui nous concerne, le problème à résoudre est vieux comme le monde : comment faire vivre ensemble des individus ? La féodalité a offert une réponse qui pendant une longue période a semblé satisfaisante et a canalisé la violence. Cependant, la bourgeoisie a remis en cause la réponse apportée et la solution qu’elle a proposée pour résoudre cette même question est à son tour remise en cause par le troisième paradigme.

Kuhn fait remarquer que les réponses du paradigme chahuté ne donnant plus satisfaction, nous assistons systématiquement à un retour aux « écoles concurrentes de la période antérieure au paradigme » (Ibid., 108). Ne pourrions-nous pas effectivement voir dans l’absolutisme un retour au modèle antique de l’empereur et cela d’autant plus qu’au moment où la lexie « absolutiste » apparaît les textes de l’époque s’emparent justement de cette analogie (Collard, 1999 : 235) ? De même, méritocratie oblige, le paradigme bourgeois débouche sur la création d’une nouvelle classe dominante qui justifie son pouvoir par sa valeur, ce qui n’est pas sans rappeler l’aristocratie du premier paradigme. Le monde de plus en plus multipolaire d’aujourd’hui ne rappelle-t-il pas aussi étrangement la juxtaposition « d’économies-monde » distinctes, décrit par Braudel ? Autre remarque de Kuhn qui pourrait être transposée aux paradigmes que nous analysons : à chaque fois, le changement se fait moins sur les réalisations du nouveau paradigme que sur ses promesses futures (Kuhn, 2008 : 216). Qui aurait pu prédire à la veille de 1789 le modèle de société à venir ? Qui pourrait dire aujourd’hui ce que sera la démocratie de demain ?

Quoi qu’il en soit, ces débats et interrogations, s’ils durent, débouchent sur « un état de crise croissante » (Ibid., 102) et « une période de grande insécurité » (Ibid., 102). Révolution française, crise de 1830, de 1848… Crise pétrolière de 1973 et 1979, crise du peso mexicain de 1994, crise de liquidité des banques asiatiques de 1997, crise financière de 2008… ? Crise sociale et politique… Crise idéologique, économique et écologique… ?

« Crash »

En tous les cas, insensiblement, les coups de butoir portés au paradigme dominant et la désacralisation dont il est de plus en plus l’objet finissent par le mener à une mort en trois temps : mort d’abord politique puis discursive et enfin représentationnelle. L’aristocratie n’est-elle effectivement pas morte une première fois avec Louis XIV, une deuxième fois avec l’avènement de la troisième République et enfin une dernière fois, comme le symbolise si bien La Grande Illusion de Renoir, aux alentours de la première guerre mondiale ?

Certes, comme en sciences, et, dans L’Encyclopédie, M. de Pezay, capitaine au régiment de Chabot, en est un vivant témoignage, « toujours quelques hommes continuent à s’accrocher à l’une ou à l’autre des vues anciennes » (Kuhn, 2008 : 40). Cependant, dans le champ idéologique, la disparition de l’ancien paradigme semble beaucoup plus lente que dans le champ scientifique. Autant un paradigme met du temps à s’installer, autant il met aussi du temps à disparaître.

Evolutions mais non révolutions

Une cloche de Gauss au sommet aplati représenterait donc assez bien l’évolution générale d’un paradigme, sachant, bien sûr, que le processus prend place non pas dans ce que Braudel appelle le temps court mais plutôt dans le temps conjoncturel voire dans le temps long, un temps ayant pour échelle au moins une dizaine de siècles. De multiples facteurs intervenant, une même étape, d’un paradigme à un autre, n’a pas forcément la même durée ou la même configuration. Nous l’avons vu, le catholicisme a par exemple indéniablement ralenti en Europe l’émergence de la bourgeoisie marchande. De même, les phases intermédiaires de chaque étape sont plus ou moins longues et surtout, bien souvent, s’enchevêtrent, se chevauchent et parfois empiètent sur l’étape précédente ou suivante. Les frontières, d’une étape à une autre comme d’une phase à une autre, ne sont jamais nettes et abruptes. Tout est continuum, même les ruptures.

A chaque fois, le nouveau paradigme apparaît avant même l’acmé de l’ancien. Kuhn a montré que c’est d’ailleurs aussi le cas dans le domaine scientifique et que, par exemple, dès l’antiquité, Aristarque de Samos défendait déjà l’hypothèse héliocentrique (Ibid., 112). Cependant, contrairement à ce qui semble se passer dans les sciences, le nouveau paradigme, pendant toute une période, avec certes un temps de retard, s’affermit parallèlement au paradigme dominant. Le petit nouveau ne disparaît pas mais continue sagement, discrètement, sûrement, sa progression. Il ne se met à contester son aîné que lorsque celui-ci commence à fléchir, que lorsque l’idéologie véhiculée par le dominant devient incompatible avec l’expérience vécue et risque de conduire à sa perte un grand nombre d’acteurs.

Et même là, le nouveau paradigme ne remplace pas son prédécesseur, armes à la main, en faisant table rase du passé. Les premières acceptions d’un nouveau paradigme sont à chaque fois étroitement reliées à celles qui ont précédé. Comme le montre le Littré, « Force, courage à la guerre » est devenu, par glissement sémantique, « par extension de l’idée de force, ce que vaut une chose », définition qui, à son tour, a conduit à l’acception pécuniaire du paradigme bourgeois. De même, l’acception mathématique, bien qu’issue du deuxième paradigme, est étroitement reliée à l’acception musicale qui, elle, appartient sans équivoque au troisième paradigme. Dans l’un et l’autre cas, se retrouvent en effet rigueur, rationalité, rapports numériques, esprit de système, dimension esthétique, etc. Réciproquement, les définitions musicale et linguistique, contrairement à celles qui suivront, ne sont pas sans rapport avec le paradigme précédent. La valeur générale y est certes intrinsèque : la musique comme le langage s’autonomisent et n’ont plus pour seul rôle de servir une institution ou une idéologie. Cependant, les signes musicaux et linguistiques (les croches, les noires, les blanches, les rondes, les mots, les phonèmes, les graphèmes, etc.) n’ont pas une valeur en soi. Leur valeur ne vient pas d’eux mais de la relation qu’ils entretiennent avec les autres signes, de leur rapport de différence ou de ressemblance avec ces autres signes. Leur valeur se résume donc à leur fonction dans la structure, à leur utilité au système. Si nous ajoutons à cela le fait que certains de ces signes ont plus de valeur que d’autres et que n’importe quel signe peut être remplacé par n’importe quel autre qui est perçu comme son équivalent fonctionnel (sans que soient jamais prises en compte les spécificités non fonctionnelles du signe en question), nous retrouvons point pour point les fondements de l’idéologie bourgeoise, ce qui d’ailleurs, au passage, amène à voir dans le structuralisme un courant beaucoup plus conservateur qu’il n’y paraît et confirme qu’à la fin du XXe siècle, le paradigme dominant n’est pas le troisième mais le deuxième. Ce que tend à montrer l’analyse des définitions musicale et linguistique, c’est donc que ces nouvelles acceptions ont un pied de chaque côté de la frontière et que, par conséquent, le passage d’un paradigme à un autre est bien moins abrupt qu’on pourrait le croire.

De même, à chaque fois, les acteurs sociaux en présence sont bien loin d’être aussi antagoniques que ce qu’affirment les discours postérieurs. Nous l’avons vu, dès le début du XVIIIe siècle, les nobles se tournent vers le commerce en gros. A la veille de la Révolution, les entreprises sidérurgiques les plus à la pointe sont dirigées par eux et tout le XIXe siècle est la confirmation de ce constat. Il est aussi frappant d’observer que si une classe sociale s’est bien emparée des valeurs esthétiques, c’est la bourgeoisie. Les musées nationaux et internationaux doivent beaucoup aux donateurs privés issus du monde de la finance ou du commerce. Encore maintenant, le Palazzo Grassi en est la meilleure preuve. La récupération du deuxième paradigme par les représentants du premier n’est pas non plus sans rappeler ce qui est en train de se passer dans le monde de l’entreprise. Boltanski et Chiapello[41] ont en effet récemment montré que le capitalisme s’est approprié, « en douceur », certaines des critiques propagées par la vague de protestation des années 1968-1978 or ces critiques, classées par ces deux sociologues en « sociales » et « artistes », mettent en avant les valeurs de notre troisième paradigme : l’égalité, la solidarité, l’altruisme, la créativité, etc. Tout en gardant le constat de ces deux sociologues, il pourrait donc être tentant, à la lumière ce qui précède, d’interpréter cette « récupération » non pas comme le signe d’une persistance à toute épreuve du capitalisme mais comme le signe qu’un nouveau paradigme est en train de sourdre. De la même manière que les nobles les plus clairvoyants de l’Ancien Régime ont tenté de perdurer en s’appropriant le nouveau modèle social, les tenants les plus éclairés du deuxième paradigme ne seraient-ils pas à leur tour en train de sentir, inconsciemment, que le vent de l’histoire tourne ?

Plus que cela, il semblerait même que les nouveaux paradigmes se nourrissent des anciens. A chaque fois, le gagnant, un peu comme l’Eglise qui christianisait les temples païens, s’approprie, phagocyte, détourne et récupère les acceptions et valeurs des paradigmes passés. Nous avons par exemple vu que le « juste prix » médiéval perdure jusqu’au XVIIIe siècle et réapparaît même au début du XXe siècle. Le paradigme démocratique reprend quant à lui l’expression « homme de valeur » au paradigme féodalo-aristocratique mais avec une signification totalement différente. Là encore, nous retrouvons certains parallélismes avec les observations de Kuhn : « Puisque les nouveaux paradigmes sont issus des anciens, ils s’incorporent ordinairement une grande partie du vocabulaire et de l’outillage, tant conceptuel que pratique, qui étaient ceux du paradigme traditionnel, mais il est rare qu’ils fassent de ces emprunts exactement le même usage » (Ibid., 205). Ne pourrions-nous même pas aller jusqu’à affirmer que chaque nouveau paradigme naît de son prédécesseur ? Nous avons vu que l’argent honni devient peu à peu moyen de célébrer la gloire de Dieu, moyen de servir sa cité, moyen de servir son pays puis fin en soi. Autrement dit, la valeur de l’argent, à la fin du deuxième paradigme, est intrinsèque. Nous retrouvons là précisément ce qui caractérise les valeurs du troisième paradigme. Celui-ci n’est donc finalement rien d’autre qu’une généralisation, qu’une extrapolation de l’aboutissement du deuxième. Nous pourrions dire la même chose du deuxième par rapport au premier. La méritocratie n’est-elle pas une sorte d’élargissement de l’aristocratie ? N’est-elle pas une aristocratie fondée sur des critères moins étroits ?

Il n’est cependant pas question d’affirmer que le nouveau paradigme englobe celui qui le remplace. La vision du monde bourgeoise n’a pas pour sous-ensemble la vision féodalo-aristocratique et n’est elle-même évidemment pas incluse dans la vision du monde démocratique. Cela tendrait encore à donner raison à Kuhn, qui poussant les intuitions de Norwood Russel Hanson, contrairement à l’opinion générale de son époque, niait le fait que la dynamique newtonienne était un cas particulier de celle d’Einstein (2008 : 141) et estimait que deux paradigmes successifs étaient forcément « incommensurables» (Ibid., 207). Quelques années plus tard, Feyerabend le suivit sur cette voie en considérant que « les révolutions scientifiques s’expliquaient avant tout par des évolutions esthétiques, idéologiques ou religieuses.[42] » Voilà qui conduit tout droit à l’analyse qui précède et réunit en un bel ensemble « révolution scientifique » et « évolution idéologique ».

Contrairement à certaines des conclusions de Kuhn, contrairement aussi à ce que Perelman et Olbrechts-Tyteca affirmaient, ce que nous venons d’observer laisserait donc entendre que le passage d’un paradigme à l’autre, sans être inclusif, se ferait plus par continuité et glissement que par rupture et bouleversement, que les valeurs abstraites favoriseraient plus une rénovation réformatrice que révolutionnaire. Evolutions mais non révolutions, telle serait la conclusion de ce travail. Conclusion d’autant plus tentante qu’une confirmation de cette hypothèse se trouve aux frontons de nos mairies. La couleur blanche du drapeau français n’est-elle pas un reliquat du paradigme féodalo-aristocratique, le bleu et le rouge de ce même drapeau et les mots « liberté, égalité » de la devise française, une empreinte du paradigme bourgeois et enfin les noms « égalité et fraternité », les prémisses du paradigme démocratique ?

Si nous en croyons les dictionnaires, le premier serait mort, le deuxième à son apogée ou peut-être au début de la fin de son apogée, le troisième à ses débuts et Estienne, Nicot, Richelet, Furetière, les académiciens, Diderot et D’Alembert, Féraud, Babault, Noël et Carpentier, Bescherelle, Larousse, Littré, Hatzfeld, Darmesteter et Thomas, Trousset, Greimas, Robert, Rey seraient en train de nous susurrer que nous sommes toujours dans un monde où la valeur des êtres se mesure à leur avoir et où la véritable démocratie reste à inventer.

N’en déplaise à Fukuyama[43], nous n’en serions pas alors « au point final de l’évolution idéologique de l’humanité », à « la forme finale de tout gouvernement humain » mais, bien au contraire, au commencement d’une nouvelle ère, à la veille d’une nouvelle histoire et d’un nouvel Homme, l’homme et la femme démocrates[44].

Stéphane Gallon

LIDILE

Rennes II

22/09/2010

ANNEXE 1 : LA STRUCTURE DES EVOLUTIONS IDEOLOGIQUES

« Démarrage » du paradigme

. Affirmation de valeurs premières

. Sacralisation, moralisation de ces valeurs

. Changement dans la perception du monde

« Décollage » du paradigme

. Accroissement et élargissement des valeurs du paradigme

. Affermissement du paradigme

. Premier recul du sacré et du moral

« Vitesse de croisière »

. Rationalisation, théorisation du paradigme

. Institutionnalisation du paradigme

. Spécialisation du paradigme

. Tendance à se rigidifier

« Turbulences »

. Conscience d’une anomalie

. Débats, questions

. Retours en arrière

. Crise

« Crash »

. Mort politique

. Mort discursive

. Mort représentationnelle

ANNEXE 2 : SCHEMATISATION SIMPLIFIEE DES TROIS PARADIGMES


[1] Rey, Rey-Debove (sous la dir. de), Le nouveau Petit Robert de la langue française, Le Robert, Paris, 2009.

[2] Le petit Larousse, Larousse, Paris, 2009.

[3] Perelman, Olbrechts-Tyteca, Traité de L’Argumentation, Ed. de l’Université de Bruxelles, 5ème éd., 2000, § 18-19, pp. 99-107.

[4] Robrieux, Eléments de Rhétorique et d’Argumentation, Dunod, 1993, 0pp. 155-158.

[5] Kuhn, La Structure des révolutions scientifiques, [1962], « Champs », Flammarion, 2008, p. 238.

[6] Terminologie empruntée à Rostow, Les étapes de la croissance économique, Economica [1960], 1997.

[7] V. 534 et v. 1877, La Chanson de Roland, Ed. critique par Cesare Segre, Droz, 2003.

[8] Marseille, Nouvelle Histoire de la France, La France féodale 814/1180, tome 5, Dictionnaire Le Robert, 1997, p. 73.

[9] Duby cité par Marseille, V, 1997, 75.

[10] Greimas, Dictionnaire du moyen français, Larousse, 2001.

[11] Collard, Pouvoirs et culture politique dans la France médiévale Ve-XVe siècle, Hachette, 1999. p. 90.

[12] Pastoureau, Une histoire symbolique du Moyen Age occidental, Seuil, 2004, p. 223.

[13] Contamine, « Noblesse », Dictionnaire du Moyen Age, Quadrige, PUF, 2002, p. 991.

[14] Révolte des seigneurs qui conduira à la pendaison du chambellan Enguerrand de Marigny.

[15] Jouanna, La France du XVIe siècle, PUF, 1996, p. 61.

[16] Emmanuel Le Roy Ladurie, Histoire de France, T. III, « L’Ancien Régime » (1610-1770), Paris, Hachette, 1991, cité par Marseille, Ibid., tome 11, p. 25.

[17] Sur ce sujet, cf. « Le scepticisme dans L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert », Revue de métaphysique et de morale, 2010.

[18] Marmion, « L’honneur au fil de l’épée », Sciences Humaines n°196, août-septembre 2008, p. 66.

[19] Bloch, Les rois thaumaturges, « Bibliothèque des histoires », Gallimard, [1924], 1983.

[20] Compte-rendu de Guillet, La mort en face, Histoire du duel de la Révolution à nos jours, Aubier, 2008 par Marmion, « L’honneur au fil de l’épée », Sciences Humaines n°196, août-septembre 2008, p. 66.

[21] Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, GF, 2007.

[22] De la Vega, « Les villes à la conquête du monde », Villes mondiales, les nouveaux lieux de pouvoir, Les Grands dossiers des Sciences Humaines, n°17, janvier-février 2010, p. 23.

[23] Réflexion de Weber, L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme, Champs, Flammarion, 2000, p. 141.

[24] Cité par Gimpel, Les Bâtisseurs de Cathédrales, Seuil, 1980, p. 10.

[25] Martina, « Prix », in Dictionnaire du Moyen Age, sous la dir. de Gauvard, de Libera, Zink, « Quadrige », PUF, 2002, p. 1150-1151.

[26] Boureau, « Usure », in Dictionnaire du Moyen Age, sous la dir. de Gauvard, de Libera, Zink, « Quadrige », PUF, 2002, pp. 1422-1423.

[27] Le Goff, La Naissance du purgatoire, « Folio », Gallimard, [1981], 1991.

[28] Voltaire, « Dixième lettre, Sur le commerce », Lettres philosophiques, GF, Flammarion, 1984, p. 66.

[29] C’est-à-dire le commerce en gros, cf. Chaussinand-Nogaret, La Noblesse au XVIIIe siècle, Complexe, 1976, p. 129.

[30] Souligné par nous.

[31] Souligné par nous.

[32] Souligné par nous.

[33] Polanyi, La Grande Transformation, « Bibliothèque des Sciences Humaines », Gallimard, [1944], 1983.

[34] Souligné par nous.

[35] Veblen, Théorie de la classe oisive, « Tel », Gallimard, [1899], 1979.

[36] Simmel, Philosophie de l’argent, « Quadrige », PUF, [1900], 2007.

[37] Todorov, La littérature en péril, Flammarion, 2007, pp. 41-42.

[38] Bréhier, Histoire de la philosophie, « Quadrige », PUF, 2004, p. 976.

[39] Rey (sous la dir. de) Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française, Paris, 1992.

[40] Corneille, « Examen », Don Sanche d’Aragon, La Pléiade, Gallimard, 1984, p. 556.

[41] Boltanski, Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Gallimard, 1999.

[42] Lepeltier « La philosophie des sciences », Sciences Humaines, n° 76, nov. 2006, pp. 56-57.

[43] Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, « Champs Essais », Flammarion, [1992] 2009.

[44] Avec tous mes remerciements à Thérèse Lechipey pour avoir relu et amélioré cet article.