Penser le style des littératures écrites et dessinées: pratiques de la greffe

Appel à communication pour une journée d’étude

, Lettres Sorbonne Université

Penser le style des littératures écrites et dessinées : pratiques de la greffe

Sorbonne Université, Paris —  le 31 mai 2024

Propositions de communication à envoyer d’ici le 15 février 2024

UR Sens Texte Informatique Histoire

Pensé en littérature comme un écart avec la norme (Philippe 2021, p. 55), ou comme une illustration de celle-ci, comme l’expression d’une singularité auctoriale (Barthes 1953, p. 13-14) ou comme le reflet d’une allégeance à un courant littéraire (style surréaliste), à un genre (Letourneux 2017, p. 15), voire comme le témoignage de la langue d’une époque (un style Troisième République), le concept de style en littérature s’avère aussi malléable qu’épineux pour la recherche. Prise au croisement de diverses « mystiques » (Rastier 1994, p. 268), à la fois inévitable, et malaisée d’approche, la notion a donné lieu à de nombreuses réflexions depuis l’œuvre fondatrice de Charles Bally (1909) instituant en France la discipline de la stylistique. En vertu de sa nature protéiforme, on reconnaît toutefois à la notion de style son adaptabilité puisqu’elle s’emploie aisément pour caractériser tous les domaines et les formes d’expressions, au-delà du seul champ littéraire. 

Ainsi, interroger le style en bande dessinée c’est se heurter aux spécificités du médium : l’hybridité iconotextuelle qui le définit et la réalité souvent collective de sa production. Dans la lignée des approches logocentrées de la bande dessinée, les études liées au style de ce médium se sont originellement concentrées sur ses récits et ses discours (Fresnault-Deruelle 1977). Progressivement, l’intérêt croissant porté à l’esthétique de la bande dessinée a conduit à mener des études stylistiques de ses images, en tentant de dégager des filiations artistiques (Lecigne & Tamine 1983) dans ce qui est considéré non plus seulement comme un médium mais bien comme un neuvième art. Réévaluer la dimension picturale de la bande dessinée amène à s’interroger sur la qualité des images valant pour elles-mêmes, au-delà de leur rôle seulement narratif, en mettant au centre de la préoccupation esthétique la notion de graphiation (Marion 1993 ; Andrieu de Levis 2019). Cependant, ces travaux n’en restent pas moins sporadiques et les récentes études font, en tentant de le combler, le constat d’un manque critique important (Forceville, El Refaie & Meesters 2014, p. 485 ; Berthou & Dürrenmatt 2019, p. 7).

L’originalité de cette journée d’étude réside dès lors dans le choix d’un corpus protéiforme, en s’intéressant aussi bien aux littératures écrites qu’aux « littératures dessinées » (Morgan 2003). Tout en s’abstenant de considérer le médium de la bande dessinée comme un simple genre, il s’agira d’envisager, en parallèle ou dans un même geste, des productions pouvant relever de ces deux champs contigus : le roman, la nouvelle, le poème, la micro-fiction, aussi bien que les genres de l’autobiographie au sens large, dans l’album, la planche, le strip voire le cartoon

Plus spécifiquement, l’objet de cette rencontre sera d’examiner l’œuvre littéraire et bédéique en tant que corps textuel ou graphique composite, se construisant par ajouts d’éléments plus ou moins extérieurs, greffes ponctuelles ou structurelles, exhibées comme telles ou fondues à même le texte ou le dessin. Nous nous intéresserons tout particulièrement au phénomène de citation, selon une acception élargie. En effet, nous incluons dans cette notion non seulement la citation dite « littéraire », soit l’incorporation la plus traditionnelle d’un fragment textuel au sein d’un texte d’accueil, mais aussi toute expression apparaissant comme autre à l’intérieur d’un (icono)texte, par l’insertion d’un « discours autre » (direct, indirect, libre ou non) ou d’un énoncé graphique différent (par le trait, la mise en page, etc.). Dans cette perspective, le copié-collé textuel mis au jour dans certaines œuvres littéraires peut faire écho, dans la bande dessinée, à l’insertion de composantes ne relevant pas de la main de l’artiste, à des éléments redessinés, et plus largement à l’introduction d’ »images autres ». Les communications permettront dès lors d’évaluer ce qui fonde une spécificité stylistique dans l’insertion du discours autre (Authier-Revuz, 2020) dans les littératures écrites ou dessinées, mais aussi ce qui peut réunir les deux médiums envisagés dans une dynamique commune, notamment par leur tendance à cultiver un réseau de références nommé tantôt intertextualité, tantôt intericonicité.

Dans l’optique d’interroger conjointement ces deux champs, nous faisons le choix de placer cette journée d’étude dans le sillage des ouvrages majeurs de sémiostylistique publiés ces dernières décennies, notamment les écrits parus sous l’égide de Georges Molinié (Molinié & Cahné 1994), mais aussi des travaux plus récents de Gilles Philippe qui exposent la dimension évolutive du style (Philippe 2021), essentielle à notre sens pour appréhender à nouveaux frais les frontières de ce concept. Nous fondons enfin notre compréhension du style sur les analyses développées dans la synthèse d’Éric Bordas en 2008 dans « Style ». Un mot et des discours, et sur le principe d’une définition, qu’il sera bien entendu nécessaire de critiquer : « De toute évidence, le style, c’est la variante […] et, génétiquement, l’ »écriture », comme processus de transformation, de transmutation, commence avec la rature. L’idée d’un style naît avec la possibilité d’un choix […] » (p. 57-58) Ainsi, compris comme une donnée évolutive ou comme une variation, le style semble résister à toute entreprise d’homogénéité et nous invite à le considérer sous l’angle du mélange et de la dissemblance. C’est en gardant à l’esprit ce principe fondamental de « choix » que nous souhaitons réfléchir aux différents moyens stylistiques par lesquels un auteur ou une autrice se confronte, s’accorde, s’empare de la parole d’autrui, la joint à la sienne, comme élément hétérogène explicite, assumé, affiché ou au contraire, camouflé, lissé, voire plagié. 

Tous travaux concernant ces modalités d’incorporation de texte ou d’image autre seront donc les bienvenus. Les propositions de communication pourront s’inscrire dans les axes de réflexion suivants (dont la liste est, à l’évidence, non exhaustive) : 

  • L’emprunt et l’imitation. Réécritures partielles de certains motifs : L’évènement reprenant le point central des Armoires vides, à savoir l’avortement clandestin chez Annie Ernaux. Réécritures totales : Le Voyage sans fin de Monique Wittig reprenant la diégèse et les personnages principaux du Don Quichotte de Cervantes ; Hippolyte de Garnier, puis Phèdre de Racine reprenant la tragédie de Sénèque ; Une Tempête d’Aimé Césaire dans le sillage de La Tempête de William Shakespeare
  • Le jeu littéraire, la parodie et le pastiche. Exercices de styles graphiques ou textuels : Variations de Blutch ; Exercices de style de Raymond Queneau. Pastiche de tableaux ou autres images dans une bande dessinée : Moderne Olympia de Catherine Meurisse.
  • Les réutilisations d’une matière existante. Par le collage littéraire : Berlin Alexanderplatz d’Alfred Döblin ; La Carte et le Territoire de Michel Houellebecq. Par le re-dessin : Le Grand Récit de Jens Harder ; Les Damnés de la Commune de Raphaël Meyssan.
  • La citation ou le style d’autrui comme fondements d’un style. À l’échelle d’une carrière : Jean-Patrick Manchette se coulant dans le moule de Dashiell Hammett ; Joost Swarte empruntant la ligne de Hergé. À l’échelle de l’œuvre : la reprise du style épique dans La Franciade de Ronsard. À l’échelle du fragment d’œuvre : le travail des exergues dans Médée de Christa Wolf.
  • La juxtaposition, voire la confrontation des styles. Autocitation : Livre des trois Vertus de Christine de Pizan ; Indélébiles de Luz. Écriture à plusieurs mains : Seyvoz de Joy Sorman et Maylis de Kerangal ; Révolution de Florent Grouazel et Younn Locard. Insertion de dessins d’enfants : Blast de Manu Larcenet ; Chronographie de Dominique Goblet et Nikita Fossoul ; Mon enfant peut en faire autant de Jochen Gerner et Pavel Gerner. Évolutions d’un “style d’auteur” : Jean Giraud entre Blueberry et Le Monde d’Edena ; He Youzhi entre Mes années de jeunesse et La Lumière blanche.
  • Les modalités d’insertion du discours direct. Par des usages particuliers de la ponctuation dans un texte pouvant perturber l’ordre classique : Journal du dehors d’Annie Ernaux. Par un traitement particulier du phylactère en bande dessinée : Pelléas & Mélisande de Nicole Claveloux ; Formose de Li-chin Lin.

Les propositions de communication, d’une page maximum, accompagnées d’une brève bio-bibliographie, sont à envoyer avant le 15 février 2024 aux trois adresses suivantes : 

Une réponse sera envoyée après délibération à la fin février 2024. La journée d’étude aura lieu le 31 mai 2024 à Sorbonne Université (Paris), et sera suivie d’une table ronde.


Comité d’organisation : 

Bibliographie indicative 

Andrieu de Levis, Jean-Charles, De la ligne claire à la ligne « pas claire ». Émancipations esthétiques de la bande dessinée en France et aux États-Unis à l’orée des années 70, thèse sous la dir. de Dürrenmatt, Jacques, Paris, Sorbonne Université, 2019.

Authier-Revuz, Jacqueline, La Représentation du discours autre. Principes pour une description, Berlin, De Gruyter, 2020. Disponible en ligne : https://www.degruyter.com/document/doi/10.1515/9783110641226/html 

Bally, Charles, Traité de stylistique française, Heidelberg, Carl Winter’s Universitätsbuchhandlung,  1921 [1909]. Disponible en ligne : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k166222b.

Barthes, Roland, Le degré zéro de l’écriture, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points », 2014 [1953]. 

Berthou, Benoît et Dürrenmatt, Jacques (dir.), Style(s) de (la) bande dessinée, Paris, Classiques Garnier, coll. « Perspectives comparatistes », 2019.

Bordas, Éric et Molinié, Georges (dir.), Style, langue et société, Paris, Honoré Champion, coll. « Colloques, congrès et conférences Sciences du Langage », 2015.

Bordas, Éric, « Style »  : un mot et des discours, Paris, Éditions Kimé, coll. « Détours littéraires », 2008.

Compagnon, Antoine, La Seconde main ou le travail de citation, Paris, Points, coll. « Essais », 2016 [1979].

Dürrenmatt, Jacques, Bande dessinée et littérature, Paris, Classiques Garnier, coll. « Études de littérature des XXe et XXIe siècles », 2013.

Forceville, Charles,  El Refaie, Elisabeth et Meesters, Gert, « Stylistics and comics », dans Burke, Michael (dir.), The Routledge Handbook of Stylistics, Londres/New York, Routledge, 2014, p. 485-499.

Fresnault-Deruelle, Pierre, Récits et Discours par la Bande. Essais sur les Comics, Paris, Hachette, coll. « Hachette Essais », 1977.

Genette, Gérard, Palimpsestes, la littérature au second degré, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Poétique », 1982.

Herschberg Pierrot, Anne, Le style en mouvement, Paris, Belin, coll. « Belin Sup Lettres », 2005.

Jollin-Bertocchi, Sophie et Linarès, Serge, Changer de style – Écritures évolutives aux XXe et XXIe siècles, Leiden, Brill Rodopi, coll. « Faux titre », 2019.

Lecigne, Bruno et Tamine, Jean-Pierre, Fac-similé. Essai paratactique sur le Nouveau Réalisme de la Bande Dessinée, Paris, Futuropolis, 1983. 

Letourneux, Matthieu, Fictions à la chaîne : littératures sérielles et culture médiatique, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Poétique », 2017.

Marion, Philippe, Traces en cases. Travail graphique, figuration narrative et participation du lecteur : essai sur la bande dessinée, Louvain-la-Neuve, Academia, 1993.

Molinié, Georges et Cahné, Pierre (dir.), Qu’est-ce que le style  ? Actes du colloque international, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Linguistique nouvelle », 1994.

Philippe, Gilles, Pourquoi le style change-t-il  ?, Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, coll. « Réflexions faites », 2021. 

Rastier, François, « Le problème du style pour la sémantique du texte », dans Molinié, Georges et Cahné Pierre (dir.), Qu’est-ce que le style ? Actes du colloque international, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Linguistique nouvelle », 1994.

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