Dossier coordonné par Cécile Narjoux et Sophie Milcent-Lawson
Argumentaire
Depuis une dizaine d’années, les études littéraires ont vu se développer de manière soutenue les recherches consacrées aux relations entre littérature, écologie et vivant1. Sous les appellations d’écocritique2, d’écopoétique3, de zoopoétique4 ou encore d’humanités environnementales5, ces approches ont contribué à renouveler en profondeur les cadres d’analyse, en attirant l’attention sur la manière dont les textes interrogent les milieux, les interdépendances du vivant6, les catastrophes naturelles7 et en explorant les formes contemporaines mobilisées pour dire la crise écologique8. Si ces perspectives ont permis de penser autrement les objets9, les imaginaires et les enjeux éthiques des textes, elles ont plus marginalement interrogé de manière systématique les formes linguistiques10 et stylistiques11 par lesquelles le vivant – et aujourd’hui le vivant en crise – se donne à lire. Or la crise écologique ne constitue pas seulement un thème ou un arrière-plan narratif : elle engage une transformation profonde des modes de représentation et met à l’épreuve les formes mêmes de la langue, du récit et de l’énonciation.
Ce dossier se donne pour objectif d’explorer, dans une perspective stylistique, ce que la confrontation au vivant fait à la littérature et au style. Ancrée dans la tradition de la stylistique et de la linguistique du texte, la réflexion proposée accordera une attention fine aux formes du langage – syntaxe, lexique, figures, dispositifs énonciatifs et pragmatiques – envisagées non comme de simples vecteurs de représentation, mais comme des lieux de médiation sensible entre les humains et leurs milieux. Elle dialoguera ainsi étroitement avec l’écopoétique (au sens large, incluant la zoopoétique), tout en affirmant la spécificité d’une approche fondée sur l’analyse linguistique et stylistique des textes. Deux axes principaux structureront la réflexion :
- D’une part, l’attention sera portée à des styles écologiques émergents, envisagés comme des configurations langagières historiquement et génériquement situées, par lesquelles les textes donnent forme à des manières spécifiques de dire, de percevoir et d’habiter le monde vivant à l’anthropocène. Les études sur corpus proposées auront ainsi pour horizon d’esquisser une cartographie raisonnée des « styles écologiques ». Il s’agira donc de repérer, par-delà la stylistique d’auteur, des récurrences formelles, des écarts et des tensions, afin d’interroger ce que l’identification de telles configurations stylistiques permet de penser du rapport entre langage, formes et vivant – et ce qu’elle laisse éventuellement hors champ.
- D’autre part, si le terme d’« écostylistique » n’est pas entièrement inédit et a été employé de manière ponctuelle dans certains travaux récents, en français comme en anglais12, il n’a toutefois pas fait l’objet d’une conceptualisation théorique stabilisée. Le présent dossier se donne précisément pour objectif d’interroger la fécondité heuristique d’une possible écostylistique, en dialogue – voire en tension – avec l’écopoétique, dédiée aux innovations stylistiques que l’attention au vivant suscite dans les œuvres littéraires de l’extrême-contemporain13. L’enjeu est de réfléchir à la manière dont le vivant – dans sa vulnérabilité, sa persistance ou sa disparition – oblige la stylistique à réinterroger ses catégories, ses gestes analytiques et ses présupposés. En ce sens, une écostylistique sera ici envisagée comme une hypothèse de travail, problématisante et non prescriptive, afin d’examiner ce que la crise écologique fait à nos outils d’analyse largement hérités d’une tradition anthropocentrée. À titre d’exemple, les notions de parole14 , de discours, de polyphonie15, de flux de conscience16, de prosopopée17 sont-elles adaptées lorsqu’il s’agit d’essayer de représenter les points de vue du non-humain, par définition non locuteur18 ? Quels autres moyens stylistiques les textes expérimentent-ils et par quels nouveaux outils d’analyse l’approche stylistique peut-elle en rendre compte ?
Les contributions pourront adopter des approches théoriques, méthodologiques ou analytiques, en s’appuyant sur des corpus précisément situés, non pour en épuiser l’analyse, mais pour interroger, à travers eux, les conditions stylistiques de l’expérience du vivant. Une attention particulière sera accordée à la diversité institutionnelle des contributeurs et à la variété des corpus étudiés au sein des écritures contemporaines du vivant (France, francophonies, espaces transnationaux), ainsi qu’à la pluralité des outils mobilisés.
Les contributions pourront notamment explorer, sans s’y limiter, les axes suivants :
- reconfigurations de la temporalité narrative face à la crise écologique ; modalisations de l’incertitude, du possible et de la catastrophe ;
- tensions syntaxiques et figurales entre débordement, saturation et effacement ;
- déplacements de la voix et de l’énonciation au-delà du seul sujet humain (prosopopées, dispositifs de délégation de parole, formes de zoocentrage ou d’écocentrage) ;
- transformations des régimes de la représentation narrative (élargissement de la notion de personnage19, narratologies non naturelles, éconarratologie20) ;
- émergence de formes langagières nouvelles (néologismes, reconfigurations pronominales, hybridations discursives, flux de conscience physiologique, énonciations partagées) ;
- continuités et écarts stylistiques entre textes littéraires et discours environnementaux non littéraires (scientifiques, politiques, médiatiques21)
Sans opposer ces corpus, il s’agira d’examiner ce que leurs matérialités langagières respectives permettent de saisir des transformations contemporaines du rapport au vivant sensibles dans la langue.
En plaçant ainsi la stylistique à l’épreuve du vivant, ce dossier entend ouvrir un espace de réflexion collective, et contribuer à poser les jalons d’un champ en devenir, comme zone de tension féconde entre analyse linguistique, histoire des formes, réflexion poétique et interrogation éthique.
Cécile Narjoux est professeure de langue française et de stylistique à l’Université Paris Cité (CERILAC). Ses travaux portent sur la littérature française contemporaine et développent une approche grammastylistique des formes langagières par lesquelles s’écrivent la crise écologique et les catastrophes naturelles. Elle est notamment l’autrice de La Grammaire graduelle du français (De Boeck, 3e éd., 2025) et de L’Expérience du temps dans les récits de fiction contemporains (EUD, 2022), consacrés aux reconfigurations temporelles et aux tensions stylistiques dans la prose contemporaine. Elle coanime des séminaires de recherche dédiés aux écritures du vivant et aux formes narratives et stylistiques de la faille (Lignes de faille), ainsi qu’à la diversité des manières de dire, de faire et de vivre les relations entre le vivant et ses milieux (La Terre en écritures). Elle travaille actuellement à un ouvrage consacré aux configurations narratives du désarroi écologique dans les fictions françaises et francophones du XXIᵉ siècle.
Sophie Milcent-Lawson est professeure de stylistique à l’Université de Lorraine (Nancy, LIS). Spécialiste de zoopoétique, ses travaux portent plus particulièrement sur les tentatives de représentation d’un point de vue animal en littérature et sur les discours prêtés aux animaux (Discours animaux, discours sur les animaux, dir., 2025). Elle est également l’autrice de nombreux articles sur la prose narrative des XXe et XXIe siècles, d’études sur les figures, et de travaux sur les zoofictions et les zoographies, notions qu’elle a contribué à théoriser ainsi que celles de « séquence zoocentrée », de « on trans-spécifique » de « flux de conscience physiologique », ou encore d’« uglossies animales » et d’ « imaginaires zoolinguistiques ». Son essai Le Point de vue animal dans les textes littéraires est à paraître aux éditions Classiques Garnier. Elle travaille également sur les problématiques de délégation de parole au service des non-humains (Manières de parler pour. Enjeux, limites et réinvention des dispositifs de porte-parolat, co-dir. avec Charlotte Lacoste, à par. juillet 2027).
Modalités de soumission
La date limite de réception des propositions d’articles est fixée au 15 juin 2026. Elles doivent être adressées aux coordinatrices du numéro : cecilenarjoux.univpariscite@gmail.com et sophie.lawson@orange.fr
Les propositions devront comporter :
- Un titre et 4 à 6 mots clés.
- Un résumé (entre 3000 et 5000 signes) précisant le cadre théorique et méthodologique, le corpus d’étude envisagé, ainsi que les principales références bibliographiques.
- Une notice biobibliographique précisant notamment l’affiliation institutionnelle et la fonction actuelles.
- Le fichier (adressé en format word et PDF) sera nommé de la manière suivante : NOM Prénom-titre-date
Les auteur·ices se verront notifié·e·s le 12 juillet 2026.
Les articles attendus sont d’un format de 35 à 40 000 signes (espaces, notes et bibliographie incluses) et la version 1 devra être remise au plus tard le 15 octobre 2026, afin de pouvoir être expertisée.
Contribut.eur.ices pressenti.e.s et ayant déjà donné leur accord
- Perrine Beltran (ATER Lyon III), L’approche zoostylistique, une déclinaison de l’écostylistique ?
- Sylvain Dournel (HDR), L’écostylistique, pour une forme agissante
- Lucile Gaudin-Bordes
- Emily Lombardero (MCF UPC) Métaphore et synecdoque redéfinies par la frontière humain / animal
- Bérengère Moricheau-Airaud (MCF Pau), Voix et énonciation
- Judith Wulf (PU, Vincennes-Paris 8)
Contribut.eur.ice.s sollicité.e.s dont nous attendons encore la réponse :
- Sibylle Orlandi (Nantes)
- Catherine Rannoux (Poitiers)
- Laurence Rosier (ULB, Belgique)
- Voir le site https://www.literature.green ; Schoentjes, Pierre, Littérature et écologie. Le mur des abeilles, Paris, Corti, coll. « Les Essais », 2020. ↩︎
- Suberchicot, Alain, Littérature et environnement : pour une écocritique comparée, Paris, Champion, 2012 ; Finch-Race Daniel et Posthumus Stéphanie (dir.), French Ecocriticism. From the Early Modern Period to the Twenty-First Century, Frankfurt, Peter Lang, 2017. ↩︎
- Schoentjes, Pierre, Ce qui a lieu : essai d’écopoétique, Marseille, Éditions Wild Project, 2015. Marcandier, Christine, L’Écopoétique, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, coll. « Libre cours », 2024. ↩︎
- Simon, Anne et Benhaïm, André (dir.), « Zoopoétique : les animaux dans la littérature de langue française (XXe-XXIe siècles) », Revue des Sciences Humaines, n° 328, octobre-décembre 2017. Simon, Anne, Une bête entre les lignes. Essai de zoopoétique. Marseille, Wildproject., 2021. Voir aussi le Carnet de zopoétique : https://animots.hypotheses.org ↩︎
- Blanc, Guillaume, Demeulenaere, Élise et Feuerhahn, Wolf (dir.), Humanités environnementales. Enquêtes et contre-enquêtes, Paris, Éd. de la Sorbonne, 2017. ; disponible en ligne : https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.84270 ; Buekens, Sara, Émergence d’une littérature environnementale : Gary, Gascar, Gracq, Le Clézio, Trassard à la lumière de l’écopoétique, Genève, Droz, 2020. ↩︎
- Cornelus, Hannah, Tisser les interdépendances. Écopoétique des liens dans la littérature française contemporaine, Genève, Droz, coll. « Romanica Gandensia », n°54, 2023. ↩︎
- Narjoux, Cécile, « “une pluie de pleurs tombant continûment du ciel” : les eaux et les larmes ou le pathétique écologique dans les récits contemporains de catastrophes naturelles », Revue critique de fixxion française contemporaine [En ligne], 31, 2025. URL : http://journals.openedition.org/fixxion/15877 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15cih.; Langlet Irène et Huz Aurélie, « Fictions climatiques. Introduction », ReS Futurae, n°21, Fictions climatiques, dir. Irène Langlet et Aurélie Huz, 2023 : https://doi.org/10.4000/resf.12271 ↩︎
- Cavallin, Jean-Christophe, et Alain Romestaing (dir.), Écopoétique pour des temps extrêmes, Fabula-LhT, en ligne, n° 27, 2021. https://doi.org/10.58282/lht.2832 ; Barontini, Riccardo, Buekens, Sara et Schoentjes, Pierre (dir.), L’horizon écologique des fictions contemporaines, Genève, Droz, 2022 ; Caracciolo Marco, Contemporary Fiction and Climate Uncertainty. Narrating Unstable Futures, London, New York et Dublin, Bloomsbury Academic, coll. « Environmental Cultures », 2022. ↩︎
- Khon, Eduardo (2017), Comment pensent les forêts : vers une anthropologie au-delà de l’humain, Bruxelles, Zones sensibles éditions. ↩︎
- Kerbrat-Orecchioni, Catherine, Nous et les autres animaux, Limoges, Lambert-Lucas. 2021. ↩︎
- Milcent-Lawson, Sophie,Le Point de vue animal dans les textes littéraires des XXe et XXie siècles, Paris, Classiques Garnier, coll. « Investigations stylistiques », à paraître. ↩︎
- Virdis, Daniela Francesca, Ecological Stylistics: Ecostylistic Approaches to Discourses of Nature, the Environment and Sustainability. Palgrave Macmillan, 2022. ↩︎
- Voir par exemple Beltran, Perrine, Stylistique du zoocentrage dans les fictions contemporaines de langue française : le rôle de l’analogie, thèse de doctorat, soutenue le 2/12/2024 à Sorbonne Nouvelle, dir. Claire Badiou-Montferran. ↩︎
- Goudet, Laura, Paveau, Marie-Anne et Ruchon, Catherine, « Écouter les animaux parler» dans Discours animal. Langages, interactions, représentations :Itinéraires [En ligne], 2020, consulté le 21 février 2026. URL : http://journals.openedition.org/itineraires/8756 ; DOI : https://doi.org/10.4000/itineraires.8756 ; https://journals.openedition.org/itineraires/6587. ↩︎
- Voir par ex. Rosier, Laurence, « Du discours rapporté à la dilution énonciative : un paradigme stylistique pour une écriture bestiaire ? À partir de l’exemple d’Un chien à ma table de Claudie Hunzinger », Pratiques, 2023, p. 199-200, https://doi.org/10.4000/pratiques.13704. ↩︎
- Milcent-Lawson, Sophie, « Variante physiologique du flux de conscience. Écrire un vécu animal dans la littérature française des XXe et XXIe siècles », dans Éric Baratay (dir.), Ecrire du côté des animaux, Éditions de la Sorbonne, 2023, p. 125-136. ↩︎
- Plas, Elisabeth, « ‘(Ainsi parlent les araignées)’ : Les prosopopées sans anthropocentrisme de l’histoire naturelle romantique », Itinéraires. Littérature, textes, cultures, 2, dans le dossier « Discours animal. Langages, interactions, représentations », 2020. DOI : https://doi.org/10.4000/itineraires.8718 ↩︎
- Milcent-Lawson, Sophie, « Émergence d’un on trans-spécifique », Pratiques [En ligne], 207-208, 2025, consulté le 22 décembre 2025. URL : http://journals.openedition.org/pratiques/19928 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15dim. ↩︎
