La revue CORPUS est, comme son nom l’indique, consacrée à la linguistique de corpus envisagée sous tous ses aspects : théoriques, épistémologiques, méthodologiques, quels que soient le champ disciplinaire et le domaine géolinguistique d’application. Au fil des numéros il s’agit de développer une réflexion approfondie sur le rôle des corpus dans les pratiques linguistiques contemporaines et une analyse réflexive sur les modes de constitution des différents corpus présentés, ainsi que sur leurs outils d’exploitation. Par là-même on tente d’expliciter et d’évaluer les processus heuristiques qui unissent la collecte et la structuration des données empiriques d’une part et le surgissement ou la validation de l’hypothèse linguistique d’autre part.
Colloque dans le cadre du projet TRANSILANGUE 2024-2025
Les 19 et 20 mai 2025
Centre international Universitaire pour la Recherche Hôtel Dupanloup 1 rue Dupanloup – Orléans
Ce colloque, mené dans le cadre du projet TRANSILANGUE(laboratoire POLEN), se propose de revenir précisément sur les enjeux propres à la traduction d’Annie Ernaux, dans une perspective socio-stylistique. Il s’agit bien d’étudier un style littéraire d’autrice, mais en comprenant la construction, la reconnaissance et la légitimation de ce style via la traduction, non pas comme le pur fruit d’une inspiration individuelle, mais comme un processus de négociations avec différentes instances sociales et institutionnelles.
Le colloque comprendra plusieurs communications scientifiques ainsi que des ateliers d’écriture/traduction/réécriture. Il est ouvert à toutes et à tous, gratuitement, sans inscription (il est possible de venir assister à des moments de la journée sans assister à toute la journée). La participation aux ateliers est encouragée sans être obligatoire !
9h30-10h – Clara Cini (Sorbonne Université), Sara De Balsi (CY Cergy-Paris Université), Laélia Véron (Université d’Orléans) : Mot d’ouverture et introduction
10h15-11h – Paola Boué (City University of New York), ouverture : “ Réception internationale et évolution du discours sur le style : l’exemple des Etats-Unis”. Échanges
Présidence : Mauro Cazzolla
11h-11h30 – Alice Ray (Université d’Orléans) : “Le traitement des phrases averbales dans la traduction en anglais de La Place”
11h30-12h – Arezou Dadvar (Sorbonne Nouvelle) : “Réécrire l’intime : La Honte et Une femme d’Annie Ernaux en persan, face aux défis sociopolitiques et éditoriaux en Iran”
12h-12h30 – Ornella Tajani (Université pour étrangers de Sienne) : “Traduire et retraduire l’autosociobiographie ernausienne en italien (Une femme et La Honte)”
12h30-13h – Échanges et questions
13h-14h – Déjeuner
Après-midi
Présidence : Bérengère Moricheau-Airaud
14h-15h15 – Ateliers de traduction et de réécriture (avec un moment de lecture des productions)
-en italien : Sara De Balsi (CY Cergy-Paris Université), Ornella Tajani (Université pour étrangers de Sienne) et Biagio Ursi (Université d’Orléans) -en anglais : Alice Ray (Université d’Orléans), Cécile Hébrard (lycée Pothier, Orléans)
15h15-15h30 – Pause café
15h30 – Jovanka Šotolová (Université Charles, Prague) : “La réception tchèque de l’œuvre d’Annie Ernaux (La Place et Une femme)”
16h – Sabine Kraenker (Université d’Helsinki) : “Les enjeux de la traduction d’Annie Ernaux en finnois dans une perspective socio-stylistique, à travers l’exemple de Passion simple”
16h30 – Tatiana Rangel (Sorbonne Université) : “Traduire l’écriture plate en portugais du Brésil. L’exemple de Passion simple”
17h-17h30– Échanges, questions et clôture de la première journée
Mardi 20 mai
Matin
À partir de 9h – Accueil et petit déjeuner
Présidence : Cécile Chapon
9h30 – Michel Nachaat (Université Ain Shams, Le Caire) : “Les désignateurs de référents culturels dans la traduction arabe de Regarde les lumières mon amour”
10h – Solange Gil (traductrice) : “Comment j’ai traduit Annie Ernaux en rioplatense” (Journal du dehors et La Vie extérieure)
10h30-11h– Échanges et questions
11h-12h15 – Atelier de traduction/réécriture
-en espagnol : Cécile Chapon (Université de Tours), Clara Cini (Sorbonne Université) et Solange Gil (traductrice) -en croate : Nina Rendulic (Université d’Orléans)
12h15-13h30– Déjeuner
Après-midi
Présidence : Claire Stolz
13h30-14h – Anne-Claire Cassius (Université des langues étrangères de Nagoya) : “La traduction japonaise de L’Événement et sa réédition en format poche”
14h-14h30 – Rokus Hofstede (traducteur) : “La médiation des realia dans Les Années”
14h30-15h – Échanges et questions
15h-15h30 – Pierre-Alain Caltot (Université d’Orléans), ouverture finale : “ Traduction et réécriture : Annie Ernaux en latin”
Colloque en langue et littérature françaises XXe et XXIe siècles
Rythmes du monde dans la poésie de Pierre Dhainaut.
Sous la direction de Jérôme Hennebert (ALITHILA / THALIM)
Sabine Dewulf et Sabine Zuberek-Kotlarczik
(Université de Lille, laboratoire)
(17-18 octobre 2025)
17 octobre 2025, bâtiment F, « Maison de la recherche ».
18 octobre 2025, Bibliothèque municipale de Lille Jean Levy.
Pierre Dhainaut, né à Lille en 1935, est une des grandes voix poétiques contemporaines. De nombreux dossiers sur le poète sont déjà parus dans différentes revues. Deux monographies, l’une de Jean Attali, l’autre de Sabine Dewulf, constituent une remarquable introduction à son œuvre. Robert Sabatier fut l’un des premiers à saluer le lyrisme de Pierre Dhainaut : « Avec Dhainaut, les mots nous paraissent plus purs et plus lumineux, les paysages de la nature et de la vie faisant un beau mariage avec le chant profond » (Robert Sabatier, Histoire de la poésie française, La Poésie du XXe siècle, tome 3 « Métamorphoses et et modernité, Paris, Albin Michel, 1988, p. 617). Le colloque organisé par l’Université de Lille sera la seconde manifestation scientifique d’envergure sur l’œuvre de Pierre Dhainaut, à la suite du colloque Pierre Dhainaut, la passion du précaire organisé par l’Université de la Sorbonne en 2007.
Lire un poème de Pierre Dhainaut est une heureuse tentative de respiration pour contrer l’asphyxie du monde contemporain. Gérard Farasse, dans la notice qu’il a consacrée au poète flamand, le reformule en ces termes :
Plutôt qu’inspiration, sa poésie est respiration, accord et contagion des souffles, échange entre un dehors et un dedans. Elle est recherche d’un équilibre toujours à retrouver entre soi et le monde, soi et les autres, soi et la langue. […] Le poème ne résonne qu’à condition de devenir l’espace de la réconciliation. (Michel Jarrety dir., Dictionnaire de poésie de Baudelaire à nos jours Paris, PUF, 2001, p. 203)
Si la poésie moderne et contemporaine prétend accéder à une certaine vérité de l’être, celle de Pierre Dhainaut révèle sensiblement une relation autre et authentique au monde ‒ une « réconciliation » ‒ loin du rythme effréné de nos vies actives.
Au fil de promenades à travers les paysages du Nord, les montagnes de la Grande Chartreuse ou les terres de l’Aubrac, la poésie de Pierre Dhainaut sert de viatique au lecteur pour s’intérioriser et s’interroger. Cette œuvre lyrique, initiée dans la mouvance du surréalisme puis rapidement ancrée dans « l’acte et le lieu » de l’existence (Yves Bonnefoy), est traversée par la puissance d’un souffle mesuré. L’air, souvent thématisé par le poète, y circule en effet entre des séquences de vers blanchies pour que le lecteur respire, s’apaise, et se sente mieux vivre.
Plus encore, cette œuvre poétique, dans la lignée de celles qui ont marqué la fin du XXe siècle, soulève un questionnement fondamental : celui de l’essence même de ce que nous appelons le monde réel. En effet, la langue de Pierre Dhainaut délivre les grandes forces qui animent celui-ci (la naissance et la mort, la matière et l’esprit, le mouvement et l’immobilité, le passage et la continuité…) de leurs contradictions apparentes pour manifester le mystère de leur complémentarité. Ne nous méprenons pas : ses poèmes ne se contentent pas de célébrer le monde ; le souffle qui les parcourt témoigne d’une possibilité d’être au monde d’une manière radicalement neuve. Notre rapport à l’univers s’en trouve bousculé et notre raison, battue en brèche.
L’objectif du colloque Rythmes du monde dans la poésie de Pierre Dhainaut vise non seulement à partager la joie d’écrire d’un poète majeur de notre époque, mais surtout à interroger la multiplicité de ses rythmes, en lien avec la radicalité de sa vision du monde. Sur quelles cadences cette poésie accomplit-elle la présence au monde ? Comment les choix rythmiques du poète, avec ou sans le souvenir du mètre, favorisent-ils la connaissance poétique ? Le rythme, qu’il soit accentuel, métrique ou typographique, est-il un facteur d’équilibration ? Introduit-il au contraire un désordre mélodique et / ou visuel nécessaire à l’expression des difficultés d’être du sujet lyrique ? Rend-il plus solennel le rapport à soi et au monde ? La diversité formelle des poèmes de Pierre Dhainaut nous invite en conséquence à reconsidérer les différents rythmes à l’œuvre.
Le rythme est un mouvement organisateur de l’écriture au secours du sens du poème, conformément à son étymologie : du latin rythmus, via le grec ruthmos « proportions régulières », puis par glissement sémantique « manière d’être », comme l’a rappelé Michèle Aquien dans son Dictionnaire de poétique (Paris, Le Livre de poche, 1993, p. 252). L’analyse du flux rythmique (le même et le différent ; le continu et le discontinu) explique comment se déploie la signification du poème. Si Gérard Dessons et Henri Meschonnic ont également défini le rythme comme « l’organisation du mouvement de la parole par un sujet » (Traité du rythme, Paris, Dunod, p. 28), ceux-ci ont toutefois montré que l’étude des cadences personnelles n’a rien en commun avec le psychologisme.
Considérant l’évolution des formes poétiques, Michèle Aquien conclut que :
[…] l’analyse du rythme ne peut se faire tout à fait de la même manière pour la poésie moderne non mesurée et pour la poésie traditionnelle ; il est à chercher ailleurs que dans les codes de la versification : dans le nombre et dans la forme, dans le rapport entre la lettre, le phonème, la syllabe, le mot, et l’espace dans lequel ils figurent. (op. cit., p. 258).
Dès lors, les propositions de communication porteront entre autres sur la pratique des formes brèves (haïku etc.), sur les figures de répétition, sur les blancs typographiques et les usages poétiques de la ponctuation, sur la résurgence de la rime et du mètre dans le contexte du vers libre, sur les discordances syntaxiques en fin de ligne, sans oublier la périodicité expressive des interrogations et des aphorismes, caractéristiques de la langue de Pierre Dhainaut. Sur le plan thématique, des études complémentaires à l’approche stylistique pourront porter sur les motifs du ressac, de la marche, ou de la respiration qui se rapportent principalement au rythme du sujet en prise avec le monde, sans oublier la complémentarité entre la poésie et l’image dans les livres d’artiste.
Participation au colloque : 40 euros (20 euros pour les doctorants)
Comités
Comité organisateur :
Jérôme Hennebert, Maître de conférences à l’Université de Lille,
Sabine Dewulf,
Sabine Zuberek-Kotlarcszik (professeurs agrégés, Association Pierre Dhainaut),
Jean-Jacques Vandewalle (conservateur du fonds Pierre Dhainaut, Bibliothèque Municipale de Lille).
Comité scientifique :
Vincent Vivès, Professeur à l’Université Polytechnique des Hauts-de-France à Valenciennes,
Dorottya Szávai, maître de conférences HDR à l’Université ELTE de Budapest,
Sarra Ladjimi MALOUCHE, Maître de conférences à l’Université de Carthage.
Bibliographie indicative
Quelques études de référence :
Attali Jean, Pierre Dhainaut, textes inédits, Rodez, Éditions du Rouergue, collection « Visages de ce temps », 1986.
Àtravers les commencements, entretiens de Pierre Dhainaut et de Patricia Castex Menier, Paris, Paroles d’aube, 1998.
Bishop Mickael, Dystopie et poiëin, agnose et reconnaissance – Seize études sur la poésie française et francophone,« Pierre Dhainaut, changeant, échangeant », Rodopi, Amsterdam, New York, 2014, p. 119-131.
Bonhomme Béatrice, « Au dehors, le secret : Pierre Dhainaut ou le rythme d’un paradoxe »dans Corps, Poésie, esthétique, Perpignan, Presses universitaires de Perpignan, coll. « Études », 2016, p. 319-329.
Castex Menier Patricia : « Du poème au corps d’amour », Courrier du Centre international d’études poétiques, n° 119-120, Bruxelles, 1977.
Dewulf Sabine, Pierre Dhainaut, avec une anthologie, Montreuil-sur-Brèche, Éditions des Vanneaux, collection « Présence de la poésie », 2008.
Dewulf Sabine, En regard, à l’écoute – La poésie de Pierre Dhainaut à travers ses livres d’artiste, catalogue d’exposition, Lille, Ville de Lille et éditions Invenit, 2021.
FarasseGérard « Pierre Dhainaut », Dictionnaire de POESIE de Baudelaire à nos jours, Michel Jarrety dir., Paris, PUF, 2001, p. 203-204.
Zuberek Sabine, « L’usage des guillemets dans la poésie de Pierre Dhainaut », Recours au poème, septembre 2024.
Ce livre, Poésie contemporaine : questions de style, rassemble toutes les contributions de Gérard Berthomieu à Place de la Sorbonne, revue internationale de poésie contemporaine de cette université, du numéro 1 au numéro 12. Les vingt-trois notices et autres études qu’il a signées portent sur des écrivains de premier plan, mais aussi sur de jeunes, voire tout jeunes poètes, enfin sur toute la gamme intermédiaire… Mais celle de ses intérêts coïncide aussi et surtout avec un large éventail de types d’écriture, tels qu’ils s’inscrivent, peu ou prou, dans les différents courants de la poésie contemporaine. Aussi bien est-ce là une des vertus majeures des travaux que recueille ce livre : ils nous aident, d’incomparable manière, à lire, reconnaître et comprendre ce qui s’écrit aujourd’hui dans le genre si foisonnant et divers de la poésie.
Bibliographie
Gérard Berthomieu est agrégé de Lettres modernes, docteur ès Lettres et maître de conférences honoraire de Sorbonne Université. Il est spécialiste de la langue et de la littérature françaises des xxe et xxie siècles avec une approche stylistique des genres romanesque et poétique, centrée sur la sémantique lexicale et la sémantique grammaticale. Il a notamment coédité aux Presses de l’Université Paris Sorbonne, avec Françoise Berlan, La Synonymie, Actes d’un colloque international qui s’est tenu en Sorbonne en 2007. Il a dirigé avec Sophie Milcent-Lawson un colloque international sur l’œuvre de Jean Giono, Le Discours du roman et ses figures, dont les Actes sont parus sous le titre Jean Giono. Une poétique de la figuration (Éditions Classiques Garnie, 2020). Avec Florence Leca-Mercier et Françoise Rullier-Theuret, il a dirigé un colloque sur l’œuvre de Jean Echenoz dont les Actes sont parus sous le titre Jean Echenoz : la fiction, la langue (Honoré Champion, 2022).
Appel à communications colloque de linguistique organisé à l’Université de Toulon les 27 et 28 novembre 2025. Avec le soutien du laboratoire Babel (EA 2649) de l’Université de Toulon et de l’Association des Linguistes Anglicistes de l’Enseignement Supérieur (ALAES).
Call for papers for a symposium to be held at the Université de Toulon on 27th and 28th November 2025. With the support of the Babel laboratory (EA 2649) at the Université de Toulon and the ALAES (Association des Linguistes Anglicistes de l’Enseignement Supérieur, the ‘French society for the linguistics of English’)
Convocatoria Congreso de lingüística organizado en la universidad de Tolón (Francia) los días 27 y 28 de noviembre de 2025. Con el apoyo del laboratorio Babel (EA 2649) de la Universidad de Toulon y de la Association des Linguistes Anglicistes de l’Enseignement Supérieur (ALAES).
Scroll down for English version. Véase más abajo la versión en español.
Ambigüité / ambivalence (syntaxique, sémantique ou énonciative) en linguistique
L’ambigüité est un concept productif en linguistique, et ferait même « partie intégrante du modèle » selon A. Culioli ([1973] 1999 : 48). Ce terme, utilisé aussi dans le langage courant et la vie quotidienne, correspond à une « intuition fondamentale [selon laquelle] quelque chose de double se dissimule sous une apparence d’unicité » (Le Goffic, 1982 : 83 – 84). Si la polysémie de certains morphèmes lexicaux ou grammaticaux engendre facilement l’ambigüité (« le secrétaire est dans le bureau », exemple emprunté à Dubois et al. 1999 : 31), cette dernière peut également se situer au niveau de la proposition et, partant, de la phrase, lorsqu’un agencement de marqueurs se prête à plusieurs interprétations : l’ambigüité syntaxique se double dès lors d’une ambigüité sémantique.
Néanmoins, la plupart du temps, le recours à un contexte plus fourni, ou bien l’examen plus approfondi d’autres marques grammaticales ou énonciatives présentes dans l’énoncé permettent de lever l’ambigüité. En effet, de tels phénomènes engagent crucialement le rapport entre les formes linguistiques et le co(n)texte, qu’il revient au linguiste d’analyser.
Il existe toutefois des cas dans lesquels il n’est pas possible de désambigüiser, et d’opter
avec certitude pour une catégorie plutôt qu’une autre, dans la mesure où les indices syntaxiques ne sont pas assez parlants ou donnent des résultats contradictoires, tandis que le recours au contexte n’est pas suffisant pour éliminer l’ambigüité. Or, les linguistes ont souvent été inspirés par ces phénomènes inclassables : on pense à la « théorie du reste » de Jean-Jacques Lecercle. Il peut aussi être question, en se fondant sur une métaphore biologique, d’exemples de phénomènes « hybrides » (cf. Guillaume 2014). P. Le Goffic (1982) a pour sa part recours au concept d’« ambivalence », terme à l’origine utilisé en psychanalyse pour qualifier des états psychiques contradictoires. Pour Catherine Fuchs (1995), l’ambivalence est une forme de transgression ne pouvant se produire qu’en discours, à la différence de l’ambigüité, qui serait propre à la langue. On retrouve dans « ambivalence » la même racine latine ambo signifiant « (les) deux à la fois » (CNRTL) que dans « ambigüité », mais il semble toutefois que l’on va plus loin dans la complexité, avec des phénomènes plus hétérogènes et non réductibles à une seule signification. Dérive inévitable de l’indétermination de la langue ou produit de la stratégie discursive du locuteur, des « zones troubles » (Le Goffic 1982 : 83) sont ainsi générées, qu’il incombe à l’interlocuteur de démêler. Face à un idéal de non-équivocité, l’ambivalence comme l’ambigüité peuvent ainsi représenter un danger. Le risque accru de malentendus nous invite alors à nous questionner sur la dimension éthique de l’utilisation de ces formes duplices.
Michel Ballard (1990 :153) avance « [qu’]à première vue, […] l’ambigüité [es]t un problème qui passionne davantage les linguistes, les stylisticiens ou les philosophes que les traductologues. » Une approche traductologique de l’ambigüité et/ou de l’ambivalence n’est pourtant pas à exclure. Face à l’ambigüité, il est nécessaire pour le traducteur de faire des choix. Lorsqu’elle est intentionnelle, l’ambigüité doit être conservée. À l’inverse, les cas d’ambigüités fortuites se doivent d’être levés (Rydning 1998). Par ailleurs, en traduction automatique, les outils actuels, de plus en plus performants, réussissent généralement à éviter les cas d’ambigüité. Cependant, l’étape de relecture et de post-édition reste le plus souvent indispensable.
Sans exclure des approches essentiellement théoriques, ce colloque entend soumettre les concepts d’ambivalence et d’ambigüité à l’épreuve des corpus afin d’en évaluer la portée et les limites en contexte. Par conséquent, il s’agira d’appréhender les cas de dualité interprétative au sein de corpus d’étude variés, oraux ou écrits. Ceux-ci pourront être de nature diverse – publicité, littérature, discours politique, presse, communication médiée par ordinateur, données lexicographiques, etc. –, permettant ainsi une exploration étendue et transversale de ces phénomènes. Les langues à privilégier seront le français, l’anglais et l’espagnol, mais d’autres langues et d’autres familles de langues que celles-ci peuvent également être convoquées.
Les propositions pourront s’articuler, de manière indicative et non limitative, autour des divers axes évoqués dans cet appel, notamment :
définitions et effets de l’ambigüité et de l’ambivalence, rôle de la polysémie et du contexte ; dans quels cas les relations entre valeur d’un morphème et contexte permettent- elles de définir les conditions favorables à une interprétation en termes d’ambivalence ?
le vague référentiel est-il nécessairement ambigu ? par exemple, en ce qui concerne les problèmes de délimitation du référent (pronom de première personne du pluriel en français – cf. Monte 2022 -, omission du pronom personnel sujet en espagnol…).
quels sont les effets possibles du dédoublement d’interprétations d’un même énoncé, pouvant être compatibles et finissant par s’amalgamer, ou bien se révélant incompatibles, mais dans le même temps impossibles à départager ?
sur le plan énonciatif, dans le champ du discours représenté, à quelles conditions les formes complexes de représentation du discours autre (Authiez-Revuz 2020) sont-elles source d’ambigüité ? L’on ne sait dans certains cas qui parle, et les attributions à deux sources énonciatives différentes sont parfois incompatibles, et parfois ambivalentes – la superposition des voix ou points de vue portés par les énoncés représentés faisant alors partie des ressources déployées par le locuteur/énonciateur premier (Germoni et Stolz 2019). Et que devient alors, dans la structure narrative globale, la répartition entre narration, dialogues et pensées ?
en traduction, est-il toujours possible d’évaluer le caractère intentionnel ou fortuit de l’ambigüité ? Quelle(s) incidence(s) la conservation ou non de l’ambigüité et/ou de l’ambivalence peuvent-elles avoir ? La question de cas intraduisibles ou d’échecs de traduction pourra également être étudiée.
Modalités de soumission et calendrier :
proposition de communication anonyme (une à deux pages maximum, comportant le titre de la communication, un résumé, quelques références bibliographiques) à envoyer avant le 15 janvier 2025 en format Word et / ou pdf à l’adresse suivante : ambiguity-tln@sciencesconf.org Merci d’indiquer clairement le nom et l’affiliation de l’auteur ou des auteurs dans le corps du courriel.
réponse aux auteurs : au plus tard le 30 mars 2025
27 et 28 novembre 2025 : colloque à l’Université de Toulon
Ambiguity / ambivalence in linguistics (from a syntactic, semantic or enunciative point of view)
Ambiguity is a productive concept in linguistics, and can even be termed « an integral part of the linguistic model » according to A. Culioli ([1973] 1999: 48; our translation). This concept, also used in everyday language and life, corresponds to a « fundamental intuition [according to which] something double is hidden beneath an appearance of unicity » (Le Goffic, 1982: 83 – 84; our translation). While the polysemy of certain lexical or grammatical morphemes easily gives rise to ambiguity (the fisherman went to the bank), ambiguity can also occur at clause level, and also at sentence level, when a combination of markers lends itself to several interpretations: syntactic ambiguity therefore paves the way for semantic ambiguity.
Most of the time, however, ambiguity can be resolved by resorting to a more specific context, or by a closer examination of other grammatical or enunciative markers present in the utterance. Indeed, such phenomena fundamentally engage the relationship between linguistic forms and co(n)text, which the linguist needs to analyse.
Nevertheless, there are cases in which it is not possible to disambiguate and to opt with certainty for one category rather than another, insofar as syntactic clues are not specific enough or give contradictory results, while the recourse to context is not sufficient to eliminate ambiguity. However, linguists have often been inspired by these unclassifiable phenomena: Jean-Jacques Lecercle’s « theory of the remainder » comes to mind. Based on a biological metaphor, such phenomena can also be described as examples of « hybridism » (Guillaume 2014). P. Le Goffic (1982), for his part, uses the concept of « ambivalence », a term originally used in psychoanalysis to qualify contradictory psychic states. For Catherine Fuchs (1995), ambivalence is a form of transgression that can only occur in discourse, unlike ambiguity, which is specific to language. In « ambivalence » one finds the same Latin root ambo, which means « (the) two at once » (CNRTL), as in « ambiguity », but it seems that the complexity is taken a step further with ‘ambivalence’ involving more heterogeneous phenomena that cannot be reduced to a single meaning. Whether an inevitable side effect of the indeterminacy of language or the result of the speaker’s discursive strategy, « turbid zones » (Le Goffic 1982: 83; our translation) are thus generated, which the interlocutor has to untangle. Faced with an ideal of non-equivocation, ambivalence and ambiguity may represent a danger. The increased risk of misunderstanding invites us to question the ethical dimension of using such duplicitous forms.
Michel Ballard (1990:153; our translation) argues that « [a]t first glance, […] ambiguity [is] a problem that fascinates linguists, stylisticians or philosophers more than it does translators. » However, a translational approach to ambiguity and/or ambivalence cannot be ruled out. Faced with ambiguity, the translator has to make choices. When ambiguity is intentional, it must be preserved. Conversely, in the case of accidental ambiguity, the meaning must be clarified (Rydning 1998). Today’s increasingly powerful machine translation tools generally succeed in avoiding ambiguity. However, the proofreading and post-editing stages remain indispensable in most cases.
Without excluding essentially theoretical approaches, this symposium intends to submit the concepts of ambivalence and ambiguity to the test of corpora, in order to evaluate their scope and limits in context. Consequently, the aim will be to apprehend cases of interpretative duality within a variety of oral and written corpora. These may be of various kinds (advertising, literature, political discourse, the press, computer-mediated communication, lexicographic data, etc.) This will enable a wide-ranging, cross-disciplinary exploration of these phenomena. Priority will be given to French, English and Spanish, but other languages and language families may also be considered.
Proposals may be structured, in an indicative and non-limitative way, around the various topics mentioned in this call, in particular:
definitions and effects of ambiguity and ambivalence, the role of polysemy and context; in what cases can the relationship between the value of a morpheme and its context pave the way for an ambivalent interpretation?
is referential vagueness necessarily ambiguous? For example, with regard to issues of pinpointing grammatical reference (first-person plural pronoun nous in French – cf. Monte 2022 –, omission of the subject personal pronoun in Spanish, and so on…).
what are the possible effects of having a double interpretation of the same utterance, which may involve compatible interpretations that blend with each other, or that prove incompatible despite resisting disambiguation?
on the enunciative level, in the field of reported discourse, under what conditions are the complex forms of representing otherness (cf. Authier-Revuz 2020) a source of ambiguity? It is sometimes unclear who is speaking, and attributions to two different enunciative sources are sometimes incompatible, and sometimes ambivalent – the superposition of voices or points of view exhibited by represented utterances thus becoming included in the resources deployed by the primary speaker/enunciator (Germoni and Stolz 2019). And what then becomes of the division between narration, dialogue and reported thoughts in the overall narrative structure?
in translation, is it always possible to assess the intentional or accidental nature of ambiguity? What impact(s) can the retention or non-retention of ambiguity and/or ambivalence have? The question of untranslatable cases or translation failures can also be looked into.
Guidelines for submission and important dates:
please send an anonymous submission (one to two pages maximum, including the title, an abstract, a few bibliographical references) before 15th January 2025 in Word and/or pdf format to the following address: ambiguity-tln@sciencesconf.org Please clearly indicate the name and affiliation of the author(s) in the body of the email.
reply to authors: no later than 30th March 2025
27th and 28th November 2025: conference at the Université de Toulon, France
Ambigüedad/ambivalencia (sintáctica, semántica o enunciativa) en lingüística
La ambigüedad es un concepto provechoso en lingüística, y formaría incluso “parte integrante del modelo”, según A. Culioli ([1973] 1999: 48). Este término, también utilizado en el lenguaje corriente y la vida cotidiana, corresponde a la “intuición fundamental [de que] algo doble se oculta bajo una apariencia de unicidad” (Le Goffic, 1982 : 83 – 84). Si la polisemia de algunos morfemas lexicales o gramaticales suele generar ambigüedad, esta puede situarse asimismo a nivel de la proposición y, por lo tanto, de la frase, cuando una configuración de marcadores se presta a varias interpretaciones: la ambigüedad sintáctica se acompaña entonces de una ambigüedad semántica. Sin embargo, la mayoría de las veces, el recurso a un contexto más riguroso, o el examen más profundo de otras marcas gramaticales o enunciativas presentes en el enunciado permiten eliminar la ambigüedad. De hecho, tales fenómenos implican necesariamente la relación entre las formas lingüísticas y el co(n)texto, que le corresponde al lingüista analizar.
Aun así, hay casos en los que no es posible desambiguar la secuencia y optar con certeza por una categoría en vez de otra, en la medida en que los indicios sintácticos no son suficientemente significativos o dan resultados contradictorios y el contexto no basta para descartar la ambigüedad. Ahora bien, los lingüistas se suelen inspirar en estos fenómenos inclasificables: podemos pensar en la “teoría del resto” de Jean-Jacques Lecercle. Sobre la base de una metáfora biológica, puede tratarse también de ejemplos de fenómenos “híbridos” (cf. Guillaume 2014). Por su parte, P. Le Goffic (1982) acude al concepto de “ambivalencia” originalmente utilizado en las teorías psicoanalíticas para designar estados psíquicos contradictorios. Según Catherine Fuchs (1995), la ambivalencia es una forma de transgresión que solo puede darse en el discurso, a diferencia de la ambigüedad que sería propia de la lengua. Las palabras “ambivalencia” y “ambigüedad” comparten la misma raíz latina ambo que significa “los dos, uno y otro” (RAE). Sin embargo, la primera parece tener un grado mayor de complejidad, ya que abarca fenómenos más heterogéneos y que no se pueden reducir a un único significado. Consecuencia inevitable de la indeterminación de la lengua o producto de la estrategia discursiva del locutor, unas “zonas turbias” (Le Goffic 1982: 83) se van generando y le incumbe al interlocutor desentrañarlas. Frente a un ideal de no equivocidad, tanto la ambivalencia como la ambigüedad pueden representar un peligro. El mayor riesgo de malentendido nos invita a cuestionar la dimensión ética del uso de estas formas dúplices.
Michel Ballard (1990:153) sostiene que “a primera vista, […] la ambigüedad es un problema que apasiona más a los lingüistas, especialistas de estilística y filósofos que a los traductólogos”. Con todo, no se puede excluir un enfoque traductológico, puesto que ante la ambigüedad, el traductor tiene necesariamente que tomar decisiones. Cuando es intencional, la ambigüedad tiene que mantenerse. Por lo contrario, los casos de ambigüedades fortuitas tienen que resolverse (Rydning 1998). Por otra parte, en la traducción automática, las herramientas actuales cada vez más eficaces consiguen generalmente evitar los casos de ambigüedad. Sin embargo, la etapa de revisión y de postedición sigue siendo indispensable en la mayoría de los casos.
Sin excluir enfoques esencialmente teóricos, este coloquio pretende someter los conceptos de ambivalencia y de ambigüedad a la prueba de los corpus con el fin de evaluar su alcance y sus límites en contexto. Por lo tanto, se tratará de acercarnos a los casos de dualidad interpretativa en unos corpus de estudio variados, orales o escritos. Estos podrán ser de distinta índole – publicidad, literatura, discurso político, prensa, comunicación mediada por ordenador, datos lexicográficos, etc.–, permitiendo de este modo una exploración amplia y transversal de estos fenómenos. Las lenguas de trabajo serán el español, el francés y el inglés, pero también se podrá aludir a otras lenguas o familias de lenguas.
Las propuestas podrán articularse, de manera indicativa y no limitativa, en torno a los distintos ejes evocados en esta convocatoria, y en particular:
Definiciones y efectos de la ambigüedad y de la ambivalencia, papel de la polisemia y del contexto; ¿en qué casos las relaciones entre el valor de un morfema y el contexto permiten definir condiciones favorables a una interpretación en términos de ambivalencia?
¿La vaguedad referencial es necesariamente ambigua? Por ejemplo, en lo que toca a los problemas de delimitación del referente (pronombre de primera persona del plural en francés –cf. Monte 2022–, omisión del pronombre sujeto en español, etc.).
¿Cuáles son los efectos posibles del desdoblamiento de interpretaciones de un mismo enunciado, que pueden ser compatibles y acabar amalgamándose, o que resultan incompatibles, pero al mismo tiempo imposibles de disociar?
En el plano enunciativo, en el ámbito del discurso representado, ¿en qué condiciones las formas complejas de representación del discurso ajeno (Authiez-Revuz 2020) son fuentes de ambigüedad? A veces no se sabe quién habla, y las atribuciones del discurso a dos fuentes enunciativas diferentes son a veces incompatibles, y/o ambivalentes. La superposición de voces o de puntos de vista adoptados por los enunciados representados van formando parte de los recursos del locutor/enunciador primero (Germoni et Stolz 2019). ¿Y qué ocurre con la división entre narración, diálogos y pensamientos en la estructura narrativa global?
A la hora de traducir, ¿se puede evaluar siempre el carácter intencionado o fortuito de la ambigüedad? ¿Qué incidencia(s) puede tener la conservación o no de la ambigüedad y/o de la ambivalencia? Se podrá plantear asimismo la cuestión de los casos intraducibles o de los casos de fracaso de la traducción.
Envío de propuestas y calendario:
las propuestas de comunicación anónimas (máximo de una o dos páginas, incluyendo el título, un resumen y unas referencias bibliográficas) deberán enviarse antes del 15 de enero de 2025 en formato Word y/o en PDF a la siguiente dirección: ambiguity-tln@sciencesconf.org Por favor, indique claramente el apellido y la institución a la que pertenece el autor (o los autores) en el cuerpo del correo electrónico.
respuesta a los autores: antes del 30 de marzo de 2025.
27 y 28 de noviembre de 2025: coloquio en la Universidad de Tolón, Francia
Bibliographie indicative / Main references / Bibliografía indicativa:
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Se trouve ici réunie une série d’études consacrées au programme de la session 2025 des épreuves de grammaire et stylistique française : Le Bestiaire d’amour de Richard de Fournival, Les angoisses douloureuses qui procèdent d’amour d’Hélisenne de Crenne, Le Menteur, La Suite du Menteur et La Place Royale de Pierre Corneille, De la littérature de Mme de Staël, les Poèmes antiques et modernes et Les Destinées d’Alfred de Vigny, Dans la solitude des champs de coton et Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès. En appuyant leurs analyses sur des aspects linguistiques, lexicales, génériques ou poétiques, les contributeurs de ce volume illustrent l’apport de la lecture stylistique à l’interprétation des textes.
Table des matières
Richard de Fournival
Géraldine Veysseyre, Des fragments d’un discours amoureux au Bestiaire d’Amour, ou le choix de la
prose pour « parler [d’amour] plus forment »
Hélisenne de Crenne
Mireille Huchon, Dame Helisenne : un style imaginé à plaisir
Pierre Corneille
Mathilde Morinet, « Invente à m’éblouir quelques nouveaux détours » : virtuosités rhétoriques et spectacle de la parole dans Le Menteur de Corneille
Lauriane Maisonneuve,Docere ridendo : l’écriture sentencieuse dans les comédies de Corneille
Germaine de Staël
Sandra Poujat, Le style républicain de Staël : hériter des imaginaires langagiers de l’Ancien Régime et de la Révolution
Hélène Parent, Redéfinir l’idéal d’un(e) moderne Cicéron(e) après la Révolution
Alfred de Vigny
Jean-Michel Gouvard, Rimes, vers et strophes dans les poésies d’Alfred de Vigny
Pierre Fleury, « Le hamac d’autrefois » : le je lyrique dans la poésie de Vigny
Bernard-Marie Koltès
Edoardo Cagnan, De quoi parle Combat de nègre et de chiens de Koltès : texte, avant‑texte et paratexte
Élise Nottet-Chedeville, La « surlittérarité » koltésienne : mythe ou réalité ?
14h-15h30 Brigitte DIAZ, Université de Caen « George Sand : l’art de la lecture par correspondance »
Vendredi 14 février 2025
14h-15h30en visioconférence Jürgen SIESS, Université de Caen « Rilke épistolier. L’image du lecteur »
Vendredi 21 mars 2025
14h-15h30 Geneviève HAROCHE-BOUZINAC, Université d’Orléans « Usages de la lecture dans les lettres de Madame de Sévigné »
Vendredi 13 juin 2025
14h-15h30 Antonia ZAGAMÉ, Université de Poitiers « La recherche du bel endroit, un habitus de lecteur de Diderot dans la correspondance à Sophie Volland »
Vendredi 26 septembre 2025
14h-15h30 Suzanne DUVAL, Université Gustave Eiffel « La bibliothèque des épistoliers médecins du XVIIe siècle est-elle ancienne ou moderne? L’exemple de Samuel Sorbière et de Guy Patin »
Vendredi 10 octobre 2025
14h-15h30 Bruno BLANCKEMAN, Université Sorbonne Nouvelle Paris-3 « Le « lire-écrire » critique de Marguerite Yourcenar dans sa correspondance »
Vendredi 14 novembre 2025
14h-15h30 Gwenaëlle SIFFERLEN, Université de Bourgogne « De Victor Hugo à Juliette Drouet : lire, copire*, écrire »
Gilles Philippe, Une certaine gêne à l’égard du style, Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, 2024, 246 p.
[…]Poursuivant le chemin entamé il y a une vingtaine d’années entre stylistique et critique littéraire, et marqué par une demie douzaine d’ouvrages, G. Philippe, professeur ordinaire à l’Université de Lausanne, continue de décliner son approche transversale du style littéraire moderne et de ses imaginaires. Défenseur d’une stylistique historique désauteuriste, il a notamment publié Sujet, verbe, complément. Le moment grammatical de la littérature française (1890-1940) (2002), puis Le rêve d’un style parfait (2013) et plus récemment Pourquoi le style change-t-il ? (2021), qui porte sur les évolutions stylistiques collectives. Le présent volume développe une thématique, ou plus exactement une problématique rarement abordée par la critique : les tensions théoriques et pratiques autour du style. Cela revient, du moins en partie, à réexaminer le changement stylistique non plus en diachronie mais en synchronie, tout en s’appuyant sur l’évolution générale des pratiques rédactionnelles, que G. Philippe connaît très bien depuis La langue littéraire. Une histoire de la prose en France de Gustave Flaubert à Claude Simon (2009), l’ouvrage collectif qu’il a codirigé avec J. Piat. Sa réflexion s’inspire ouvertement de la critique déconstructionniste des années 1980 : « ce que nous percevons comme un style, dans sa possible originalité et dans son idéale unité, n’est rien d’autre que le résultat d’options contradictoires et la sédimentation de tensions rédactionnelles » (p. 6). Fondé sur des enquêtes minutieuses portant à la fois sur les œuvres littéraires, les écrits théoriques et la réception critique d’une série d’écrivains, l’essai vise à dégager une typologie et des tendances générales. Il est constitué de sept chapitres équilibrés, portant chacun sur un auteur majeur et/ou mineur du XXe siècle suivant l’ordre chronologique, d’une section consacrée aux sources et aux remerciements, et enfin d’un index des noms propres.
L’introduction (« Malaises de Bergotte » p. 5-18) expose que « chaque projet esthétique » est « confronté à des injonctions contradictoires et les gère à sa façon » (p. 7). Il existe « trois grandes options » : privilégier une injonction, tenter un compromis entre les injonctions contradictoires ou chercher « une solution tierce […] au risque que cette solution n’engendre une nouvelle tension » (p. 7). Pour expliquer la suspension du « principe de cohérence » (p. 8), G. Philippe rappelle le principe présenté dans son précédent livre, consacré au changement stylistique, à savoir que « [c]haque génération doit […] conjuguer les impératifs et habitudes stylistiques encore vivaces des décennies qui ont précédé et les valeurs et pratiques qui sont en train de s’imposer » (p. 13). L’objectif est triple : typologique – « tensions dans la doctrine elle-même, tensions entre la doctrine professée et la pratique effective, tensions entre les formes rédactionnelles mises en œuvre dans un même texte » (p. 18) –, historique – les tensions repérées sont-elles révélatrices d’une tension plus générale ? – et surtout ontologique puisqu’il s’agit de « faire valoir […] que la tension stylistique est le mode d’existence naturel des œuvres littéraires » (p. 18).
Le parcours d’écrivains qui permet de dégager les différentes modalités des tensions stylistiques dans la théorie et/ou dans la pratique commence par « La double postulation stylistique de Ramuz » (p. 19-46). Dans la pensée, il existe une tension entre les deux principales revendications rédactionnelles de l’auteur « qui sont le ton de l’oral spontané et « un parler local opposable au parler “de Paris” » (p. 19). Dans la pratique, une langue populaire et locale coexiste avec des tours qui font « écho à l’impressionnisme littéraire “artiste” de la fin du XIXe siècle » (p. 34), comme en témoignent la « marqueterie des temps de la conjugaison » (p. 37) ainsi que l’usage du point de vue et du discours rapporté. L’esthétique « continuiste » du XIXe siècle et l’esthétique « discontinuiste » qui émerge dans le premier tiers du XXe siècle coexistent chez Ramuz, complexité que la tradition critique avait simplifiée « pour sauver la cohérence » (p. 49).
« La demi-démesure de Bernanos » fait l’objet du chapitre II (p. 47-77). G. Philippe, qui a préfacé l’édition des œuvres romanesques complètes de cet auteur dans la collection « Bibliothèque de la Pléiade » (Gallimard), observe une double série de tensions :
(la référence répétée à l’enfance dans une œuvre dont la prose récuse tout « esprit d’enfance » ; la convocation d’une langue esthétisée jusqu’à la décadence dans une œuvre qui fait le procès de la littérature) pour mettre au jour une autre série de tensions : le recours à la démesure expressionniste comme solution à un problème proprement stylistique, la conscience que cette démesure n’est qu’un autre piège tendu par la littérature […] et le choix bien périlleux de ce qu’il convient alors d’appeler une demi-démesure comme compromis entre des forces contradictoires. (p. 49)
En s’appuyant sur les imaginaires du temps, l’auteur de l’essai rapproche le langage de l’enfance d’« une littérature dont le style ne soit pas ou du moins pas trop littéraire » (p. 50), mettant en évidence l’ambiguïté du discours scolaire sur le rapport entre langue et littérature, au moment où Bernanos était scolarisé : le culte des grands auteurs coexiste avec « la méfiance envers l’écriture littéraire » (p. 57). Loin du langage de l’enfance, « [a]vec l’éloquence, le lyrisme est la deuxième pente naturelle de Bernanos » (p. 63), mais sa prose romanesque est surtout « expressionniste » (p. 65). Partagé en somme entre la fascination pour la belle langue et « l’idéal de l’enfance et de la sainteté », Bernanos est un exemple « un peu facile d’un principe […] qui veut que les pratiques rédactionnelles soient constamment traversées de tensions voire d’injonctions contradictoires que l’écriture a parfois pour but de neutraliser, parfois même de masquer » (p. 77).
Le chapitre III, « Légères tensions, petits tiraillements » (p. 79-109), s’intéresse à Simenon puis à l’écrivaine suisse Catherine Colomb en guise de contrepoint, pour illustrer la thèse qu’ « il n’est probablement aucun texte qui ne présente des tiraillements entre des options stylistiques disponibles ou souhaitées » (p. 79). Simenon fait partie des écrivains au « statut littéraire mal assuré », pour lesquels « la question du style est toujours parasitée par celle de la légitimité » (p. 79). G. Philippe entend montrer qu’il offre pourtant bien « un style d’auteur, répondant aux exigences que la modernité pose aux œuvres pour vérifier la nature proprement littéraire de leur écriture » (p. 79), à savoir l’originalité et la cohérence. Il s’appuie sur quelques-uns des récits de la « période Fayard » – dont les bornes chronologiques auraient pu être indiquées –, au cours de laquelle Simenon a publié sous son nom de naissance. En vertu du principe que « les tensions stylistiques peuvent être en partie ramenées à la confluence de deux courants contraires à un moment donné de l’histoire littéraire » (80), les œuvres de Simenon participent à la fois des pratiques rédactionnelles « du roman impersonnel, subjectiviste voire impressionniste, héritées du second XIXe siècle », et de la « sensibilité expressionniste » (p. 80). L’effacement du narrateur « permet d’adopter la perspective d’une conscience désignée à la troisième personne » (p. 81-82). Pour traiter de l’impressionnisme stylistique de Simenon, G. Philippe rappelle au préalable
que bien des pratiques rédactionnelles sont contraintes par la volonté d’écrire différemment d’encombrants prédécesseurs, mais il s’avère que l’angoisse la plus fréquemment exprimée par les écrivains concerne paradoxalement la possible influence de leur style « spontané » sur l’écriture à laquelle il [sic] souhaite aboutir […]. (p. 83)
L’impressionnisme stylistique s’appuie sur un « travail sur la grammaire et surtout sur le verbe » (p. 86) : « l’emploi fréquent de l’imparfait dans des séries de verbes qui appellent plutôt le passé simple », « le recours massif à l’animisme grammatical » (ibid.), avec des tours regroupés sous l’étiquette « phénoménisme » (« le réel n’y est plus donné pour lui-même, mais en tant qu’il fait ou peut faire l’objet d’une perception, le phénomène étant alors présenté indépendamment de sa cause ou de son origine » (p. 87)). Bernanos évite les traits « les plus voyants » de l’écriture « artiste », notamment l’inversion emblématique « qui consiste à substantiver l’épithète de sorte qu’elle devienne la tête du groupe nominal, le référent se voyant rejeté en seconde position et la qualité l’emportant sur l’objet » (p. 88). La tendance à l’expressionnisme, quant à elle, repose en premier lieu sur la présentation d’un monde et donc d’un vocabulaire dégradé, faisant l’objet d’une « insistance pessimiste » incarnée par une « intensification lexicale ou grammaticale » (p. 91). Plus mesuré encore que son impressionnisme, l’expressionnisme de Bernanos « se heurte à sa volonté de contenir les métaphores et à la répugnance de toute son époque pour les adjectifs » (p. 92). En second lieu, l’expressionnisme s’incarne dans « la présence d’un regard et d’une voix, ou au moins d’un ton, en rupture avec la narration impersonnelle qui est la condition d’être des textes impressionnistes » (p. 93) : la focalisation interne et le discours indirect libre en sont caractéristiques. Mais dans le même temps les romans de Simenon sont parcourus de questions et d’exclamations attribuables à un narrateur car « Simenon ne veut pas faire trop “littéraire”, et sa prose est […] plus proche de celles des romanciers de la veine populiste » (p. 96). Deux traits de modernité sont la phrase sans verbe et la parataxe (suppression des connecteurs). À l’instar de Ramuz, Simenon semble donc avoir « voulu céder à la fois à deux tentations contradictoires » (p. 98) : une tentation continuiste (impressionnisme) et une tentation discontinuiste (expressionnisme). Ces tensions se seraient stabilisées et sédimentées par la suite pour former le style de Simenon.
Le chapitre se clôt sur une section consacrée aux romans de Catherine Colomb parus à partir de 1934, dont la « prose […] réputée difficile et à fort rendement esthétique » (p. 99) présente des « tiraillements rédactionnels » comparables mais en dérogeant par le lyrisme au modèle hérité. L’ « idéologie du style » occulte ces tensions ou tente là encore de les interpréter à tout prix dans un projet esthétique cohérent (p. 109).
C’est la théorie de Valéry qui fait l’objet du chapitre IV (111-141), lequel s’appuie sur le Cours de poétique de l’écrivain tel que publié par William Marx en 2023. Le principe cardinal de Valéry est que « l’écrivain a vocation à explorer les potentialités de la langue […] » (p. 112), mais aussi, de manière conformiste, le style comme « signature idiolectale » (p. 113). La contradiction est forte, puisque « l’apologie spontanée de l’originalité se teinte souvent d’un soupçon de méfiance envers toute idolâtrie de la nouveauté » (p. 114). « Cette tension entre une conception (disons, néoromantique) purement singularisante du style et le maintien (disons, néoclassique) d’un idéal désingularisé » (p. 114) serait en fait « une simple question de niveaux. La phrase avec ses composants lexicaux, ses tours grammaticaux, ses figures, sera le lieu de l’innovation et de la singularisation ; le texte, en revanche, sera le lieu où se maintient une règle qui s’impose à tous, celle de la continuité » (p. 115). La continuité recherchée est « finalement moins textuelle qu’énonciative », elle est assurée par le maintien de la « voix », c’est-à-dire « par l’omniprésence du je » (p. 120), ce qui permet de « dénouer la tension » entre une double exigence, le singulier et le collectif, l’un et l’autre étant « également nécessaires à la création d’un effet de voix » (p. 120).
À l’issue de ce parcours des écrits de Valéry sur plusieurs décennies, G. Philippe se tourne vers le cours du Collège de France, qui ouvre une perspective différente, où les tensions stylistiques semblent encore plus vives :
La poétique prônée par Valéry se veut sinon collective du moins générale et même impersonnelle ; il s’agit de mettre au jour les conditions d’apparition et les modalités de fonctionnement des œuvres sans les ramener à des séries de cas particuliers. On comprend dès lors que la notion du style n’y trouve pas aisément sa place, puisqu’elle désigne pour Valéry la signature rédactionnelle d’un écrivain singulier. (p. 125)
À la gêne de Valéry face au style s’ajoute sa gêne vis à vis de la stylistique. Il est néanmoins possible « de reconstituer dans le cours les premiers éléments d’une stylistique valéryenne, ou du moins quelques options en vue de la description proprement stylistique des textes. […] le privilège donné à la dimension sonore des faits de langue sur leur dimension lexicale et le faible intérêt accordé aux faits grammaticaux » (p. 133). De plus « la syntaxe n’est jamais considérée pour elle-même par Valéry, mais seulement comme lieu d’appariement des items lexicaux » (p. 134), en d’autres termes « les règles d’agencement des mots dans la phrase relèvent d’une contrainte préétablie comparable aux règles de l’alexandrin classique » (p. 135). Dans ces conditions, « la seule catégorie grammaticale qui intéresse vraiment Valéry [est] l’épithète » (p. 135), parce qu’elle rapproche les termes : « il n’est pas nécessaire d’avoir un lexique étendu et des termes rares pour obtenir le meilleur rendement sémantique : il suffit de jouer sur les acceptions et de travailler les rapprochements […] » (p. 136). G. Philippe aborde pour finir les réflexions de Valéry sur les rapports entre prose et poésie d’une part, et ceux que l’écrivain entretient avec les « bizarreries langagières » (p. 139) d’autre part.
Le chapitre V, « Bariolages et bigarrures : Camus, 1942 » (p. 143-171), revient sur un roman fort étudié, L’Étranger, à partir d’une remarque de Barthes en 1944 : « le style de son livre repose sur une donnée contradictoire ». Dans un premier temps il décrit la « marqueterie stylistique » du texte, constituée notamment de contradictions énonciatives, qu’il illustre en relevant un certain nombre d’hésitations, « sur l’accord du subjonctif après un verbe recteur à l’imparfait » ou « dans la construction de l’infinitif » (p. 145). C’est l’emploi du discours indirect libre principalement qui a suscité « le sentiment d’un étrange changement de ton à la toute fin du récit » (147), mais c’est aussi l’hésitation « entre volonté d’éviter et volonté d’organiser la textualisation des énoncés » (p. 148), qui passe par l’alternance de phrases simplement juxtaposées et de phrases liées par des connecteurs. Enfin l’instabilité stylistique repose sur l’hésitation entre la simplicité narrative et des « tours ou des images dont la recherche détonne » (p. 152). Mais selon les critiques, « [à] chaque fois […] le lieu de la contradiction se déplace : il est dans le style de l’auteur pour Sartre, dans le ton du récit pour Blanchot, entre le projet de l’œuvre et ses modalités rédactionnelles pour Barthes, entre le personnage du roman et les mots qu’on lui prête pour Nathalie Sarraute (…) » (p. 155). Si l’on compare le texte de 1942 avec les « légères modifications » que Camus lui a apportées « au fil des premières réimpressions » (p. 157), le principe selon lequel « le retravail post-éditorial est généralement guidé par la première réception publique de l’œuvre » (p. 157) semble avoir été respecté. Si ces modifications ne présentent pas de « systématicité », elles sont « congruentes » (p. 158). Elles obéissent à une « visée principalement stylistique, à deux exceptions près […] » (p. 158), qui consiste en l’évitement des « répétitions de mots en contexte étroit, soit par suppression, soit par substitution » (p. 159), la correction des « maladresses lexicales » et les « ajustements grammaticaux » (plus rarement) (p. 160). Le bilan est que « [r]ien de tout ceci ne suffit à modifier radicalement la couleur stylistique de L’Étranger, mais tout nous éloigne de la tonalité légèrement “parlée” que le roman semblait contractualiser en ses lignes initiales » (p. 161). Malgré tout, Camus semble avoir conservé « un certain malaise quant au style qu’il avait utilisé » (p. 162). En résumé, les injonctions contradictoires du style de L’Étranger sont
la radicalité lyrique du style « spontané » de l’écrivain et l’exigence classique toujours revendiquée ; la nécessité de compenser, par des concessions à la langue romanesque stabilisée, la sécheresse d’une modernité emblématisée par les techniques dites alors « américaines » ; l’exigence d’un réalisme langagier appelé par la personnalité du narrateur et la volonté de fournir un texte qui reste littéraire, etc. (p.169)
Si « [t]ous les textes présentent […], à un degré plus ou moins grand, des traces de polychronie stylistique […] » (p. 170), les premiers lecteurs ont été gênés par l’absence de cohérence du roman de Camus : « décalage entre ce que nous savons du narrateur et ce que nous voyons de sa langue, […] décalage entre diverses portions du texte, […] tension permanente entre deux modèles rédactionnels » (p. 170). Cette incohérence peut être jugée ininterprétable (c’est « la part d’échec » inévitable de toute œuvre littéraire) ou interprétable. Quoi qu’il en soit, « L’Étranger a vocation à demeurer un cas d’école, puisque la tension stylistique est le régime d’existence normal des textes littéraires » (p. 171).
Le chapitre VI « Penser à hue, écrire à dia : Sartre, 1952 » (p. 173-203) est dédié à l’écrivain qui aurait été l’initiateur de la recherche des tensions rédactionnelles, peut-être pour « nier son propre malaise » (p. 173). G. Philippe met une nouvelle fois en évidence les trois types de tension possibles : « tension dans la pensée du style, tension entre la pensée et la pratique stylistique effective, tension entre les formes rédactionnelles au sein d’un même texte » (p. 174). « À la dichotomie poésie / prose va peu à peu se substituer une autre opposition, à l’intérieur même de la prose et dans l’œuvre elle-même » (p. 176) : les écrits « en style » et les écrits « sans style » (textes politiques et philosophiques). En plus du couplage qualité des appariements lexicaux / qualité des agencements syntaxiques, pour Sartre, dans les années 1960-1970, « la prose ne sera ainsi pleinement littéraire et le style pleinement style que si une autre exigence est respectée, une sorte de souci formulaire […] » (p. 188). Dans un second temps, l’auteur de l’essai évoque La Reine Albermarle (1951-1952), un livre inachevé dont les fragments qui nous sont parvenus « suivent une série de protocoles rédactionnels parfois bien différents » (p. 192). La contradiction réside dans le fait que Sartre a condamné la prose poétique dans ses écrits théoriques alors qu’il la pratiquait régulièrement et la trouvait pertinente. Sartre voyait dans la « surperception » « le fondement de l’expérience esthétique » (p. 197), et « dans l’image le mode privilégié d’expression littéraire de la surperception » (p. 199). Cela peut expliquer, dans La Reine Albermarle, « l’omniprésence de la métaphore, cet emblème même de la poétisation de la prose » (p. 199). Ce texte montre que « notre quotidien est fait de sensations fines et que, pour en rendre compte, il y a une nécessité expressive voire phénoménologique à recourir à une prose poétisée » (p. 202-203).
Le dernier chapitre, « Le style pris à son propre piège » (p. 205-232), aborde une « nouvelle configuration » avec une écrivaine « au sommet du canon littéraire », Duras (dont G. Philippe a dirigé l’édition des œuvres complètes dans la « Bibliothèque de la Pléiade »), puis, en contrepoint, le cas plus spectaculaire de l’écrivain suisse Yves Velan. Dans les deux cas, « l’écrivain a rencontré un problème rédactionnel et cherché une solution stylistique qu’il a dûment mise en œuvre, mais cette solution s’est avérée un piège, au point qu’elle a soit créé un nouveau problème, soit accentué le problème précédent » (p. 205). Dans les années 1970, « Duras devient une écrivaine de la voix » (p. 205), tandis que Velan « veut lutter contre l’uniformisation des discours et des formes » (p. 205). G. Philippe enquête alors sur les occurrences du mot voix dans les romans de Duras d’un point de vue quantitatif, mais aussi qualitatif en étudiant les épithètes qui lui sont accolées. Le premier résultat est que « la densité du terme n’a rien de spectaculaire : 0,74 occurrence pour 1000 mots » (p. 206). Mais ce taux global masque des disparités, quantitatives et qualitatives, nettes entre les œuvres : « La densité d’apparition du mot ne permet donc nullement de proposer ou de confirmer une périodisation de l’œuvre de Duras ou de sa sensibilité à ce thème » (p. 207). « Inversement, des taux très différents peuvent masquer des fonctionnements assez proches (…) » (p. 208). Entre les deux conceptions de la voix (faculté des êtres humains à émettre des sons articulés ou « ce qui caractérise, par son timbre et ses intonations, une personne comme singularité sonore » p. 210), Duras semble avoir hésité […] » (p. 211). La « légère » tendance qui se dégage est que l’écrivaine a considéré « de plus en plus la voix […] dans sa matérialité sonore » (p. 211). Cependant l’instabilité de la voix est « une facette d’une instabilité plus générale » (p. 212), de la
double postulation entre d’une part une fascination pour l’expérience la plus personnelle et la surexpression des sentiments les plus forts, et d’autre part – par simple impossibilité d’atteindre cette plénitude de la présence au monde et à soi – une tentation du neutre, de l’évanescence, de la sous-expressivité. (p. 212)
G. Philippe rappelle l’importance de la catégorie de la voix pour la littérature narrative de la seconde moitié du XXe siècle, par opposition avec la catégorie de l’oral (pratiques langagières populaires, souci lexical, argot) qui a marqué la littérature de la fin du XIXe siècle et du premier tiers du XXe siècle, emblématisée par Céline. La période « vocale » se caractérise par le souci de l’oral commun (vs populaire) pour « faire entendre une voix derrière le texte » (p. 213), qui se donne lui-même comme un discours spontané non planifié, désigné par Duras elle-même par les expressions « écriture courante » et « écriture de l’urgence ». Les procédés langagiers en sont les ajouts au-delà du point final, les retours reformulatifs ou correctifs, la sous- ou surponctuation, les hésitations, l’incomplétude et l’assouplissement de la contrainte grammaticale. G. Philippe conclut de manière prudente et nuancée « qu’importe l’instabilité de la présence et des emplois du mot voix dans les récits, le style de Duras se serait peu à peu “vocalisé” » […] » (p. 215) tardivement, dans les années 1980, mais non de manière radicale. Il formule à partir de « ce décalage chronologique […] une première hypothèse : il y a peut-être quelque chose qui gêne Duras dans la voix, et cette chose, c’est peut-être le corps » (p. 216). En d’autres termes, Duras ne veut pas « la personnalité ou l’émotion » qui se reflètent dans la voix (p. 219). Ce chapitre illustre bien les apories de la recherche fondée sur la méthode quantitative, et de manière plus générale la difficulté de tout expliquer dans une œuvre littéraire, et de démontrer une hypothèse, en somme, les limites d’une démarche scientifique appliquée aux textes littéraires.
De son côté, Velan veut lutter contre l’uniformisation en « empruntant à des protocoles rédactionnels peu compatibles » (p. 227), littéraires et non littéraires, mais il se trouve en échec (« désémantisation ») du fait qu’on ne peut pas échapper aux modèles. Cette section permet à G. Philippe de revenir rapidement sur les concepts d’intertextualité, de polyphonie et de postmodernité.
En conclusion, le livre s’achève sur le constat que la tension « semble avoir traversé tout le siècle, dans la recherche d’un style qui soit à la fois littéraire et non littéraire » (236), et même le style avant-gardiste a cherché à s’inscrire dans la continuité de ce qu’il voulait détruire (p. 237).
D’un plume alerte, l’essai théorique et critique de G. Philippe se présente à la fois comme une enquête presque policière et une réflexion subtile et nuancée, presque toujours clairement exposée, et solidement étayée à la fois sur une abondante documentation et sur une étude scrupuleuse des corpus.
Sophie JOLLIN-BERTOCCH CHCSC (Centre d’Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines) Université Paris-Saclay, UVSQ
Aspects de la sémiotique des cultures Le mardi 12 novembre 2024, 18h-19h15 En ligne, lien accessible à tous :
Lia Kurts-Wöste sera présentée par Astrid Guillaume (Sorbonne Université), Directrice fondatrice des Cahiers de sémiotique des cultures et de la collection Sémiotique aux Classiques Garnier.
Lia Kurts-Wöste est Maîtresse de Conférences (HDR) à l’Université Bordeaux-Montaigne et membre de l’UR « Plurielles » 24142. Elle développe des travaux en sémiotique des cultures et élabore des éléments de synthèse articulant sémiolinguistique, sémiotique comparée, stylistique et herméneutique, notamment à partir de corpus poétiques modernes et de corpus musicaux. Derniers ouvrages parus : Mondes et poésie. Au cœur des sciences du langage et de la culture (PUBordeaux, 2023); Acte et tact herméneutiques (Champion, 2022) ; avec Astrid Guillaume, Faire sens, faire science (ISTE, 2020) (Making sense, making science (ISTE-Wiley, 2021) ; avec Sophie Jollin-Bertocchi, Anne-Marie Paillet et Claire Stolz, La simplicité. Manifestations et enjeux culturels du simple en art (Champion, 2017).
Ce manuel présente de manière accessible les principaux outils méthodologiques de l’analyse du discours et montre comment on la met en œuvre sur un large éventail d’exemples attestés : articles de presse, interview télévisée, lettre de Poilu, sketch d’humoriste, fables, tweets et SMS, etc.
Rédigé à plusieurs mains par des spécialistes des différents champs des sciences du langage (interaction, stylistique, phonétique, argumentation, gestualité, traitement automatique, etc.), il propose un aperçu de la discipline telle qu’elle se pratique aujourd’hui dans sa grande diversité.
Il trouve son originalité dans son organisation autour d’entrées innovantes et dans l’application des notions et des outils à la diversité des discours écrits et oraux. Chacun des sept chapitres qui le composent offre une synthèse des principaux outils théoriques, une série d’exercices, leurs corrigés et quelques propositions de lectures pour approfondir chaque problématique.
Avec les contributions de : Jacques Bres, Domitille Caillat, Frédéric Calas, Sascha Diwersy, Christelle Dodane, Corinne Gomila, Fabrice Hirsch, Giancarlo Luxardo, Aleksandra Nowakowska, Jean-Marc Sarale, Agnès Steuckardt, Maud Verdier et Bertrand Verine.
Sommaire
Introduction Chapitre I. Classification des discours Chapitre II. Énonciation Chapitre III. Structuration Chapitre IV. Production de sens Chapitre V. Hétérogénéité(s) énonciative(s) Chapitre VI. Argumentation Chapitre VII. Analyses outillées Corpus Index
Corpus
D01. ALLOCUTION DU PRÉSIDENT E. MACRON D02. LETTRE D’UN POILU DE LA GRANDE GUERRE D03. ARTICLE « CONTRE DIEUDONNÉ, VALLS A RAISON » D04. POÈME « LA MORT DES AMANTS » D05. INTERVIEW DE B. TAPIE D06. DIALOGUE ENTRE D. COHN BENDIT ET J.-L. MÉLENCHON D07. FABLE « LE CHAT ET UN VIEUX RAT » D08. PORTRAIT DE J. GRECO D09. CONTRIBUTION DE L’ANTHROPOLOGUE FR. HÉRITIER D10. TWEET DU PRÉSIDENT E. MACRON D11. ARTICLE « C’ÉTAIT QUAND, LA “DERNIÈRE CHANCE” ? » D12. ROMAN LE PÈRE GORIOT D13. SPOT TÉLÉVISÉ « LA CAROTTE DÉMOTIVÉE » D14. PIÈCE LE MISANTHROPE